Ma fausse couche

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« Maman, c’est quoi ça ? ». Ma respiration se bloque. « C’est un petit pot très précieux pour moi ». « Mais maman, c’est quoi qu’il y a dedans? ». Mon cœur manque un battement, puis un autre. Ma voix devient fragile, je sens que mon coeur se resserre. Je vois les yeux plein de curiosité de ma petite, mais aussi son inquiétude, parce qu’elle a déjà saisi que c’était un sujet délicat. Je me raccroche à ma force de maman et je chuchote « C’est une urne. Elle contient un petit frère que tu ne connaîtras jamais, parce que la vie en a décidé autrement ».

Il y a cinq ans, j’ai perdu mon bébé. Comme beaucoup d’autres mamans, sans savoir pourquoi. Il avait presque dix-sept semaines. J’ai appris à vivre avec son souvenir. J’ai réussi à vaincre le sentiment de culpabilité que toutes les mères vivent à travers cette épreuve. J’ai appris à retenir les larmes qui accompagnent l’histoire qu’aucune de nous ne veut ni taire, ni raconter. J’ai , tranquillement, accepté que jamais je ne tiendrai ce bébé dans mes bras. Il restera pour toujours une petite vague dans mon ventre. Un battement de cœur à l’échographie. Une silhouette blanche qui bougeait doucement sur l’écran.

Mais jamais, je n’accepterai le trou médical dans lequel je suis tombé.

Avant douze semaines, nous savons toutes que ça peut arriver, que c’est là que les risques que la grossesse s’interrompe d’elle-même sont les plus grands. Ça fait mal, c’est un rêve brisé, ça déchire le cœur des futurs parents, mais on est plus conscients du risque, même si on est jamais réellement prêts à ce que l’irréparable se produise. On n’a pas moins mal en dedans, mais on savait que les probabilités étaient là.

Si jamais ça tourne mal plus tard dans la grossesse, les médecins sont là. Avec la technologie d’aujourd’hui, beaucoup de bébés sont sauvés. Pour les parents qui n’ont pas cette chance, il y toute une équipe prête à les ramasser à la petite cuillère. À les aider à vivre leur deuil. À traverser cette épreuve.

Mais entre les deux? Entre douze et vingt semaines, il y a un trou. Une énorme trou, un précipice dans lequel je suis tombée et où gisent toujours plusieurs mamans. Un gouffre où nous ne sommes pas assommées  de « Vous savez madame, avant douze semaines… » ni de « C’est terrible, pourtant, après vingt semaines normalement». Un ravin dans lequel nous ne sommes pas escortées d’un papillon mauve à la porte de la chambre d’hôpital, indiquant que les parents qui s’y trouvent sont en deuil. Un trou béant dans lequel aucun personnel de l’unité des familles ne viendra pour nous soutenir. Ni d’équipe médicale qui se fendra en quatre pour comprendre, pour nous remettre sur pied, pour nous laisser le temps d’avaler la pilule.

Il n’y aura rien. Juste un grand vide dans tes bras et dans ton cœur. Un trop-plein de questions qui resteront sans réponse.

Tu auras beau te mettre en colère, pleurer toutes les larmes de ton corps, hurler de douleur, virer l’hôpital à l’envers, ça n’y changera rien. Rien n’est prévu pour celles qui, comme moi, perdent un enfant entre douze et vingt semaines.

Maman d’un petit ange, je te comprends. Je veux que tu saches que tu n’es pas seule dans ce gouffre. Qu’il y a des centaines de mamans qui cherchent leur chemin à tâtons dans le même brouillard que toi. Que si tu tends la main, tu vas en trouver une qui, comme toi, a glissé dans les craques du plancher. Qui, comme toi, s’est retrouvée bien malgré elle dans cette zone grise où personne d’autre que ses proches ne prendront soin d’elle. Je veux que tu saches que ton histoire, même si elle est douloureuse, n’est pas taboue. Tu as le droit d’en parler. Souvent. Et même longtemps après.

Cinq ans plus tard, j’ai appris à vivre avec l’absence de mon bébé. J’en ai fait un autre après. Mais je ne suis pas guérie. Aujourd’hui, encore, je me questionne. Je voudrais que cet autre bébé soit dans mes bras, dans ma vie.

Mon coeur se resserre quand je vois une grosse bedaine pleine de vie. L’air refuse d’entrer dans mes poumons quand j’entends pleurer un petit être tout neuf. Et j’aurai toujours une boule dans le ventre quand je verrai une maman qui allaite, qui change une couche, qui soupire, fronce les sourcils et baisse les épaules parce que son bébé est inconsolable.

Lydia
LYDIA

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