Mon homme, mon monstre

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J’aimerais que tu me dises qu’il a été doux pis qu’il a pris soin de toi. Qu’à cette époque-là, t’étais pas naïve comme deux. T’sais fille, je préfèrerais que tu me dises que t’es partie la première fois. La première fois qu’il a levé le ton d’une façon anormale, beaucoup trop fort compte tenu de la situation. La première fois que son regard est devenu rouge sang et que sa main a déferlé sur ton corps comme une pluie acide te brisant le cœur et l’estime. Qu’à cet instant précis où ton prince est devenu ce monstre ignoble, prêt à te détruire et que dans ses yeux t’as entrevu l’enfer, j’aimerais que tu me confirmes que t’as pris ta dignité, tes cliques pis tes claques et pis que t’as levé les voiles.

Mais ça n’a pas été aussi simple. Parce que ce n’est pas aussi simple qu’on le pense. Tant qu’on le vit pas, on peut simplement pas s’imaginer ce que c’est. Et pis, sais-tu quoi, c’est ben correct de même. Parce que des cauchemars, t’en as fait longtemps.

En vérité, la violence conjugale est un mal d’amour silencieux, mal compris. Si lui est l’huile ben toi t’es le feu. Son esprit s’agrippe au tien, comme une bête qui sillonne les abords de tout ce que t’es. Au début, tu te sens moins seule. Hélas cette bête est assoiffée de vengeance, elle carbure à même vos échanges toxiques, en constante quête et insatiable. Cette même bête qui s’endort comme un enfant, recroquevillée sur ta poitrine après t’avoir implorée de lui pardonner la rage qu’elle n’a pas su contenir.

Tu le hais cet homme-là, tu le tuerais à mains nues si t’en avais la chance. Et pourtant c’est ce même mal d’amour qui vient combler le vide de ton cœur depuis toujours déchiré. Ce même mal qui vient apaiser les fantômes de ton enfance, de ton passé. Qui circule dans tes veines comme une drogue dure, te coupe de ta réalité. Ce même mal qui te fait l’amour avec bassesse et indécence, qui te dévore si parfaitement le corps jusqu’à l’ivresse, qui t’enivre et pis qui te fait sentir comme l’ultime déesse de cet univers. Sans toi, il est rien. Sans lui, t’es rien.

T’en viens même à effacer tout ce que t’as été. Comme si ta vie avant lui n’était que noirceur absolue, inutile chemin. T’en viens même jusqu’à éteindre toute amitié. Toute trace de relation qui voudrait te barrer la route qui mène à lui. T’en viens même à cracher sur la main qu’on te tend pour te sortir de là. Et sais-tu quoi, il tire un plaisir intensément fou de te voir éliminer ainsi les pions tout autour de vous.

Ça fait que t’as pu besoin de personne d’autre que ton homme, ton monstre, celui qui comble toute la place, celui qui prend le plus subtilement du monde les rênes de ta vie, qui s’abreuve de ta confiance, de tes forces et qui s’assure que personne ne puisse jamais te libérer de tes œillères.

Et puis un beau jour – je dis beau parce que tu as le pouvoir de rendre ce jour-là incommensurablement beau – tu vas avoir deux choix. Celui de renaître ou celui de mourir. C’est plate de même mais le feu, mis à part te brûler et la bête, mise à part se nourrir de toi ne sauront jamais te sauver la vie sur ton bord de précipice.

Ne t’attends pas à garder ta naïveté; elle s’est envolée pour toujours avec une partie de toi. Vois plus ça comme une bataille que t’as remportée à grands élans de résilience. Une énorme vague d’amour-propre. Ce sera le plus beau des cadeaux, promis.

Tu ne seras plus jamais la même certes, mais tu seras encore là, debout.

Oui toi, pis ton flair désormais capable de repérer systématiquement à mille lieux le faux prince charmant.

Stéphanie Hébert
STÉPHANIE HÉBERT

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