Ta béquille

verre de vin

Nous nous sommes éloignées, ces temps-ci.

Ce n’est pas la première fois que ça nous arrive mais, cette fois-ci, c’est plus sérieux.

Je n’étais même pas sûre de trouver les bons mots pour te le dire, sans trop te faire souffrir.

Notre belle amitié date de l’adolescence. Déjà, à l’époque, j’avais la conviction que tu serais ma plus grande histoire d’amitié. Bien des choses sont arrivées. Comme chacun des couples de meilleures amies, nous avons notre boîte de souvenirs. Nous avons nous aussi, des dizaines d’anecdotes à raconter, des coups pendables qu’on a faits, des choses qui ne seront jamais révélées.

Nous avons partagé notre mariage, je t’ai vu chuter lors de ton divorce, chacune a été témoin de l’autre qui est devenue maman et le deuil a frappé à ta porte.

Tu sembles heureuse, enfin, c’est ce que tu me dis et j’aimerais bien te croire. J’aimerais bien, lorsque l’on discute au téléphone, me dire que la voix hésitante est celle d’une amie qui est débordée avec son tout petit. J’aimerais aussi me dire que lorsque tu répètes sans cesse la même histoire, c’est juste le tourbillon de ta vie qui te fait perdre un peu la mémoire. J’aimerais aussi placer quelques mots, mais ton flot de paroles continu t’empêche de constater que, comme toujours et pire encore aujourd’hui, tu n’écoutes pas, tu n’écoutes plus.

Mon histoire pourrait se terminer là, mais je m’inquiète. Pour toi mais pour ton enfant aussi.

Cette dépendance qui te sert de béquille prend une trop grande place dans ta vie, dans la sienne aussi. J’ai peur qu’il arrive quelque chose, qu’un jour tu ne sois pas capable d’intervenir ou de réagir. J’ai peur qu’elle ne soit plus suffisante pour endormir ta douleur, ou te faire sentir en vie. Le vois-tu, que tu n’es jamais sobre, ou si peu de temps ? Que chaque jour, un peu plus, elle gagne sur toi? Le vois-tu que, dès le soir venu, ou dès que tu ne travailles pas, elle est là qui te réconforte jusqu’à ce que tu bégayes et t’éloignes un peu plus de moi?

La dernière grande occasion où l’on s’est vues, ce devait être un moment important dans nos vies, mais, malgré ton retard, tu as tout de même réussi à laisser l’ivresse te dicter ta conduite et manquer toute cette belle soirée puisque tu étais occupée à cuver et à divaguer.

Si je ne t’appelle plus, ce n’est pas que je te boude, mais je souffre trop de voir que nous n’avons plus rien en commun depuis qu’elle a pris toute la place. Que nos conversations sont à sens unique et que je ne sais pas quoi te dire pour que tu t’en débarasses. Que je prie aussi parfois pour que tu redeviennes comme avant et qu’elle ne soit plus celle qui dicte ta vie, que tu sois maître de tes décisions et de tes choix. Que tu ne fasses plus semblant d’avoir encore le contrôle.

Je rêve que tu me dises que tu veux t’en débarrasser, que tu as besoin de mon aide pour te supporter. Je serai alors la première à venir te voir, crois-moi, mais jamais tu n’admettras qu’elle est là.

Je t’aime mon amie, ma meilleure amie. Aujourd’hui, je dois accepter que je n’ai plus de place dans ta vie, enfin tant qu’elle sera là.

Ma porte reste entrouverte pour t’accueillir le jour où tu te choisiras.

La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L’OMBRE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *