Comment couper le cordon ou l’histoire de ta première nuit sans le bébé

cordon

Ok. Mets-toi pas la tête dans le sable. Couper le cordon, ça fait pas mal plus bobo à la maman qu’au petit-poupon-joufflu-presqu’en-âge-de-marcher que tu trimballes partout depuis les onze derniers mois. Mais aux dires de ta meilleure chum de fille maman-de-trois-et-éducatrice-en-prime, le cordon va finir par te péter dans la face à force de tirer dessus. T’sais, c’est comme l’élastique dans les cheveux de ta deuxième qui a participé au concours de c’est-qui-qui-a-le-plus-de-mottons-dans-les-cheveux : ça va faire moins de dommages collatéraux si tu le coupes net sec au lieu de tirer dessus comme si c’était une question de vie ou de mort. Bon, à entendre ta fille hurler, ça semble plus proche de la mort, mais ça c’est une autre histoire. Revenons à ton cordon.

V’là tu pas que l’occasion se présente de le trancher, ce satané lien mère-fils nourri à la culpabilité qui t’a empêché de faire garder ton rejeton tout ce temps, aux risques et périls de ta santé mentale qui, dépendamment des jours ou des nuits, n’est pas toujours d’une forme olympique. Toi, tu fais semblant de ne pas la voir, cette occasion sublime aux yeux de ton amoureux qui fantasme sur une nuit complète sans hurlements, pleurs et envies-de-pipi-de-ladite-deuxième avec rapprochements intimes, cette denrée rare dans ton royaume du cordon pas coupé. Non. À la place, tu l’ignores comme quand tu croises la petite-madame-qui-veut-trop-jaser-à-l’épicerie et que tu te trouves une soudaine envie irrépressible de lire passionnément l’étiquette du pot de relish. Comme quoi on n’est jamais trop bien informée.

Après une semaine à vivre dans le déni, ton chum te sort la tête de la poubelle à couches et te convainc de te rendre à ce mariage à trois heures de route de ton nid douillet. Ce passage-d’anneaux-aux-doigts-dans-une-ville-éloignée implique donc que ta nichée, dont ton petit dernier toujours relié à toi par le nombril, devra dormir sans ton irremplaçable présence. Ou plutôt que toi, sainte-mère-quasi-parfaite, devra te faire à l’idée que le fruit de tes entrailles survivra à cette épreuve comme si c’était son premier party d’ado sans ses parents. C’est-à-dire comme si ce n’était pas une épreuve pantoute.  Elle est dans ta tête l’épreuve, la mère.

Tu coupes donc, après des jours de to do list, le précieux cordon entre toi et le petit dernier. Tu pactes le stock puis tu déposes les p’tits chez la gardienne en leur donnant au moins cent-quarante-huit bisous chacun, tout en évitant le regard du plus jeune. C’est une évidence, il se rend bien compte que tu l’abandonnes comme un restant de nouilles dans le frigidaire. Durant le trajet, tu fais au moins quatre crises d’angoisse en revirant dans ta tête tout ce qui pourrait arriver comme bad luck au p’tit. Ton amoureux, lui, zen comme douze (t’sais, le genre de gars qui donne des cours de zénitude au Dalaï-Lama), te répond que le bébé est sûrement correct, sinon la gardienne aurait appelé. Avoir eu une pelle ronde dans ta sacoche, tu l’assommais avec. Mais malheureusement, ou heureusement, c’est selon, c’est pas mal le seul article qu’il te manque dans ton sac à main rempli de choses douteuses et parfois presque vivantes.

Une fois rendue, habillée, maquillée et coiffée – tu ne te rappelles même plus la dernière fois où tu avais fait tout ça la même journée – tu as comme un éclair de lucidité. Comble de la mère indigne, tu n’as pas laissé assez de biberons de préparation à ta gardienne, elle devra donc lui donner le lait du diable communément appelé 3,25%. Aussi bien aller te faire imprimer tout de suite un tee-shirt sur lequel il sera inscrit en grosses lettres fluos J’AI-SCRAPPÉ-MON-BÉBÉ.

Ton chum, qui se prend maintenant carrément pour le Dalaï-Lama, te dit que tout va bien aller. Pis sais-tu quoi? Il a raison. Tiens-toi le pour dit. Tu finis par enlever ta face de fille je-suis-pas-bonne-pas-fine-pis-je-m’en-veux et tu essaies de profiter de ta soirée. Ton chum te trouve belle pis toi aussi tu le trouves beau. Tu oses même danser un slow cochon en frenchant à pleine bouche, chose inédite depuis tes seize ans. Tu reviens donc le lendemain à la maison après une nuit agréable – mais pas si olé-olé finalement, on n’a plus vingt ans – où tu n’as même pas abusé de l’alcool, c’est bien pour dire.

Pis qu’est-ce qui se passe, tu penses? Les deux plus vieux se battent comme d’habitude. Ton petit dernier tend les bras vers son père. Comme si tu n’étais pas là.

Adieu cordon. Rebienvenue à toi, la fille à part entière.

Audrey Roy
AUDREY ROY

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