Voici l’histoire d’une maman victime de violence conjugale

mother leaving with kid

Je suis une victime de violence conjugale. Pas de la violence qui laisse des bleus sur le corps, mais de celle qui laisse des plaies dans l’âme. Pendant des années, j’ai enduré les cris, les menaces, les insultes et le chantage émotif. Non pas par amour, mais par instinct de survie. Ma survie, mais, plus que tout, celle de nos enfants.

On ne m’a pas frappée, mais on m’a menacée de le faire. Il ne s’est pas suicidé, mais il a menacé de le faire. Il m’a accusée de tous les maux de la terre, de son triste sort et ne s’est jamais empêché de m’insulter ou de me menacer devant nos enfants. Pendant des années, j’ai eu peur de rentrer à la maison, j’ai eu peur de son réveil le matin, j’ai eu peur de dire les mauvais mots et, ce faisant, de déclencher une tempête. J’ai appris à vivre dans un couple où on ne se parle pas, dans une famille où je me réfugiais constamment à l’extérieur de la maison. Je n’avais plus de « home, sweet home ». J’ai appris à me taire. J’ai appris à être invisible pour tenter d’éteindre les feux de la haine. Mon jeune fils, lui, a appris à s’interposer entre ses parents, à demander à son père d’arrêter de crier et à sa mère de cesser de pleurer.

Un jour, la peur a pris le dessus. J’ai appelé mes parents en pleurs, pour la énième fois depuis des mois, et ils m’ont trouvé une place dans un centre d’hébergement. J’avais vingt-quatre heures pour prendre la décision. Une des plus dures et lourdes de conséquences de ma vie. Épuisée, terrifiée, j’ai rempli une valise qu’une amie est venue chercher en panique en l’absence de mon mari, j’ai pris les enfants, et j’ai quitté la maison.

J’avais toujours craint le départ. J’avais parlé aux centres pour femmes, au CAVAC et aux ressources judiciaires, et personne n’avait pu me rassurer. Qu’allait-il advenir de mes enfants une fois la cassure officialisée? Qui allait pouvoir nous protéger des foudres d’un homme débordant de ressentiment?

Je suis partie. Je suis allée voir les policiers, je suis allée voir l’aide juridique. À partir de là, le retour en arrière n’était plus possible. Je fonçais dans l’inconnu, la peur aux tripes.

J’ai vécu terrée dans un centre d’hébergement. Sept longues semaines à apprendre à vivre dans un endroit étranger, avec les interrogations de mes enfants et avec les accusations de celui que j’avais quitté abruptement. Déracinée complètement. Loin de ma maison, de ma communauté, de ma vie. Apeurée à la seule idée de sortir dehors et de peut-être le croiser.

Mon mari a averti nos amis communs, nos connaissances et même les commerçants de notre communauté de mon départ précipité. Il leur a dit que j’avais kidnappé nos enfants, que je les avais enfermés dans un centre d’hébergement et que j’avais tout planifié, dans le seul but d’en avoir la garde exclusive. À toute notre communauté, ma communauté, il a eu le culot de dire qu’il était la victime d’un complot.

Le processus judiciaire s’est mis en place. C’était une étape inévitable. Au-delà de la terreur sur l’issue incertaine de mes démarches, et au-delà de toutes les histoires d’horreur qu’on m’avait contées sur le droit familial, je me devais d’aller de l’avant pour ma sécurité et pour celle de mes enfants.

Dans mon malheur, j’ai été chanceuse. J’avais consulté les ressources spécialisées plusieurs mois avant mon départ de la maison et on m’avait donné de bons conseils. Note, enregistre. Prends en note chacun de ses éclats, enregistre sa colère. J’ai noté, j’ai enregistré. J’ai tout envoyé à mes parents au fur et à mesure, supprimant immédiatement toute trace de ces envois, effrayée à la seule idée qu’il puisse découvrir mon stratagème.

Nous sommes passés en cour plusieurs fois. Il s’est trouvé une avocate et, par documents interposés, nous nous sommes accusés d’être les pires parents qui soient. Je ne pourrais même pas vous décrire l’état de frayeur dans lequel j’étais à chacune de ces comparutions en cour. Je devais patienter dans une salle à quelques mètres de lui. Je devais faire face à mon agresseur. Celui qui m’avait terrorisée pendant toutes ces années. Je devais lui faire face. Je devais être en sa présence. J’avais mis toute mon énergie à m’extirper de sa violence, mais je ne pouvais obtenir gain de cause sans faire face à lui. Une torture.

Le jour de la première audience, mon mari est arrivé bien préparé. Il avait réussi à amasser des lettres de cadres de son milieu de travail le décrivant comme une personne exemplaire. Il avait un test de dépistage démontrant qu’il ne consommait pas et il avait même des évaluations psychologiques (signées par une psychologue au terme d’une seule rencontre de quelques heures) affirmant qu’il était sain d’esprit. Pourtant, je n’avais pas rêvé la haine, la paranoïa, la dépendance à la drogue et la colère. Cela faisait déjà quatre ans que c’était mon lot quotidien.

Le jour de l’audience, son avocate a tenté de démontrer que j’étais la source du problème. Que mon mari s’occupait des enfants autant que moi, sinon plus. Qu’il était un bon mari et un bon père. Des mensonges. C’était un paquet de mensonges que je devais écouter, sans hausser les sourcils ni intervenir. Ainsi va le système judiciaire : les avocats parlent et les victimes écoutent.

Je savais qu’il allait mentir. Je m’étais préparée. Mais entendre ces mensonges énoncés si effrontément sous serment m’a heurtée à un point tel que je ne saurais le mettre en mots. J’avais supporté sa violence pendant des années au nom du bien-être de nos enfants, et voilà que son avocate et lui tentaient de discréditer toute cette souffrance, de m’en rendre responsable. De la faire passer comme une lubie de ma part. De faire de lui une victime. Sans que je puisse crier à l’injustice. Ce fut un des moments les plus frustrants de ma vie.

J’ai été chanceuse dans ma malchance. On m’avait suggéré d’amasser des preuves et je l’avais fait, au péril de ma sécurité et de celle de mes enfants. Ces enregistrements, mon avocate m’a dit qu’ils n’étaient pas recevables en temps normal, mais que, comme elle les avait écoutés, elle pouvait témoigner que je disais la vérité. C’était elle, notre crédibilité. Pas moi. Elle m’a aussi avertie que le juge ne prendrait sûrement pas le temps d’écouter les enregistrements ni de lire les lettres de menaces présentées en preuve. Parce que, m’a-t-elle dit, les juges ne prennent pas toujours le temps de lire les dossiers. Ils n’ont pas le temps, il y en a trop. J’ai été chanceuse, le mien a pris le temps de le faire. Chanceuse! C’était de ma sécurité et de celle de mes enfants dont on parlait. Pourtant, j’ai été chanceuse qu’on écoute et lise les documents cités en cour. Je n’ose imaginer l’issue du processus judiciaire si ça n’avait pas été le cas.

Lors de l’audience, j’ai présenté, entre autres, une lettre signée de la main de mon mari lors d’une soirée d’une violence inouïe, écrite comme énième tentative de manipulation, et qui anticipait (sans vraiment y croire) une éventuelle audition devant un juge. Une lettre qu’il m’a écrite alors que mes enfants et moi étions réfugiés dans une chambre en pleurant de peur. Une soirée où j’ai dû appeler ses parents pour éviter qu’il ne se tue devant nous. Cette lettre était méprisante envers le système judiciaire canadien, envers ma culture qu’il détestait profondément. Cette lettre attestait d’insultes et de menaces de violences physiques. Il m’avait remis cette menace écrite, notre bébé hurlant de terreur dans mes bras, en plein milieu de la tourmente.

Pourtant, le juge a trouvé le moyen d’en faire une boutade en fin d’audience. Dans un contexte où la violence des propos aurait dû sonner le glas de toute sympathie à l’égard de mon mari. Il a cru bon faire de l’humour avec lui. Avec celui qui m’avait détruite de tellement de façons. Il taquinait l’homme qui venait de me faire subir plusieurs années de violence insupportable. Comme ça. Sans gêne. Devant moi. Ce juge m’a fait violence. Il m’a heurtée au plus profond de mon être.

J’ai quand même été chanceuse. Avec les preuves que j’ai amassées grâce à des conseils avisés, le juge n’a eu d’autre choix que d’ordonner des visites supervisées. Un jugement très difficile à obtenir, m’a-t-on dit. Pourtant, combien d’entre nous sommes victimes de ces hommes qui croient que les cris et les insultes sont un droit? Combien d’entre nous sommes encore sous le même toit que ces hommes violents sans savoir comment partir, sans mettre notre sécurité, et surtout celle de nos enfants, en péril? Combien d’entre nous restons dans un foyer destructeur par peur de perdre un semblant de contrôle sur la sécurité de nos enfants? Combien de femmes sont blessées au plus profond de leur être par des jugements qui octroient les mêmes droits à ces hommes violents sous prétexte que les violences ne sont pas physiques? Combien de femmes se sentent trahies par des jugements qui ne leur accordent pas même un semblant de bénéfice du doute?

J’ai parlé à d’autres femmes qui n’ont eu d’autres plaies que celles de l’âme. Elles m’ont toutes dit à quel point le droit familial n’était pas adapté à cette violence, pourtant si dévastatrice. Dévastatrice pour la femme qui en est victime, mais aussi pour les enfants déchirés qui doivent la subir. Cette violence anéantit l’esprit, mais ne laisse aucune marque sur nos corps fatigués. Encore en 2019, le fardeau de preuve revient à la femme victime de violence psychologique. Encore en 2019, cette violence n’est pas comprise ni prise en considération quand vient le temps de déterminer les droits de garde. Combien de femmes reçoivent le verdict de garde partagée comme une claque sur la gueule?

Mon mari m’a fait violence. Sa violence à lui. J’ai subi cette violence dans le silence pendant longtemps. J’ai supporté la haine, les insultes et les menaces pour protéger nos enfants. J’ai enduré en espérant que les choses allaient changer. J’ai tenté d’être celle qui ne briserait pas sa famille. J’ai essayé de toutes mes forces. Avec tout mon amour pour nos enfants. Mon fils m’implore encore aujourd’hui de retourner avec son papa en me promettant qu’il interviendra en cas de colère de sa part. Il me promet que tout ira bien. Mon fils haut comme trois pommes. Mon fils qui a été témoin de tant d’insultes, de cris et de pleurs. La violence de mon mari a laissé des marques indélébiles en nous.

J’ai réussi à quitter mon foyer violent. Mais j’ai dû subir la violence une deuxième fois. Tout aussi douloureuse. Celle du système qui a douté de moi et qui m’a donné le poids de la preuve alors que c’est moi et nos enfants qui avions supporté la brutalité pendant des années. On m’a fait violence en doutant de moi, en me demandant d’être celle qui prouvait hors de tout doute raisonnable que c’était sa violence à lui qui avait tout initié. En rigolant avec mon mari en fin d’audience. Comme s’il y avait quoi que ce soit à prendre à la légère dans tout ça.

Je ne suis pas la seule. Je ne suis qu’une parmi tant d’autres. Je suis de celles qui ont osé parler. Et je pense souvent à celles qui n’osent pas parler, ni partir, en sachant que le système doutera de la véracité de leur calvaire.

La violence psychologique est incomprise, une inconnue, invisible dans le droit familial. Un père qui ne martyrise pas ses enfants, mais qui violente leur maman devant eux, n’aura que trop peu à se justifier devant la cour. Pourtant, la maman victime devra être celle qui porte le fardeau de démontrer que ce climat de haine a nui aux enfants. Que c’était de la violence envers eux aussi.

En remettant en question ce que j’ai enduré pendant plusieurs années, au premier jour de cour, on m’a profondément blessée. Pendant des années, j’ai refusé de quitter mon mari, de prendre les mesures nécessaires. J’avais peur de perdre mes enfants, de les mettre en danger. Qu’il nous tue. J’avais peur qu’il nous tue. J’avais peur que le système ne nous protège pas.

Combien sommes-nous à vivre cette peur? Combien de mères refusent de quitter leur mari violent par souci d’assurer leur sécurité et celle de leurs enfants? Je ne peux que souhaiter la meilleure des chances à celles qui prendront le même chemin que moi. C’est un quitte ou double. Le système reconnaîtra peut-être votre calvaire. Ou peut-être pas. Who knows?

Crédit : Lipatova Maryna/Shutterstock.com
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