Je suis une employée de la DPJ et je te trouve raide

gril with bruised eye

À toi qui critiques les employés de la DPJ, je te trouve raide.

Monte pas sur tes grands chevaux, je la comprends ton indignation. Je la comprends, parce qu’étant employée dans le réseau, je la vis tous les jours, ton indignation. Je la vis pis je la ramène chez nous, chaque soir depuis huit ans.

Vois-tu, toutes les personnes qui travaillent à la DPJ, sans exception, le font par passion. Tout simplement parce que c’est impossible de faire cette job-là si la passion n’y est pas. Parce que tu y laisses la meilleure partie de toi, jour après jour, soir après soir. Parce qu’en guise d’accueil le lundi matin, tu reçois un “va chier petite conne”. Avant même l’heure du dîner, tu peux être assurée que quelqu’un va t’avoir envoyée promener. Et en après-midi, tu peux t’attendre à recevoir des menaces et te faire insulter. Chaque jour.

Mon quotidien n’est pas le tien. Sans vouloir rien enlever à ton travail, quel qu’il soit, je côtoie tous les jours la souffrance, la vraie, la dégueu. Je vois l’horreur, je deal avec. J’essaie de ne pas trop la ramener chez nous, mais on va se le dire, ce n’est pas toujours gagné.

Je rentre tôt le matin pis je finis souvent ben tard. Le temps avec mes enfants, j’en ai pas beaucoup. La légèreté d’esprit quand je finis mon shift, je ne connais pas ça. Parce que même en faisant la vaisselle, ou en démêlant les cheveux de ma plus vieille, je pense à mes vingt-huit petits poulets qui ne passent assurément pas le même genre de soirée que nous.

Je deal tous les jours avec des lois tellement straight que j’en étouffe. Je deal tous les jours avec la pression de rencontrer tous mes clients, de gérer l’urgence de l’un pis la crise de l’autre. Je gère tous les jours le risque. Chacune de mes décisions, chacune de mes interventions, peut changer le cours d’une vie. À travers ça, je deal avec la pression de l’organisation, avec le magistrat, avec les avocats, avec les listes d’attente, avec ma boîte vocale pleine. Et peu importe la décision que je prends, y’a quelqu’un de pas satisfait : l’école, le communautaire, le parent, l’ado, la voisine, la grand-mère, envoye donc.

Je te le dis, quand on fait cette job-là, c’est pas pour les conditions de travail certain, c’est parce qu’on l’a de tatouée sur le coeur.

Ça fait que quand je te lis, toi, derrière ton écran, qui juges, je sais que c’est ta colère et ton indignation qui parlent, mais ça vient me chercher. Viens passer une journée dans nos bottines, on s’en reparlera. Quand tu dis que toi, t’aurais pas laissé passer ça, que toi, t’aurais agi, pas comme la voisine, pas comme la DPJ, pas comme le parent, pas comme l’école, ben laisse-moi te dire que c’est pas si simple.

C’est facile blâmer la DPJ. Mais c’est qui la DPJ? C’est une foutue grosse organisation qui a, je te l’accorde, besoin d’aide et d’ajustements. Ça, on le dit depuis longtemps, on sonne l’alarme régulièrement; y’a un panneau rouge clignotant qui crie depuis des années. Mais personne ne fait rien. Qui se soucie des services sociaux? On est habitués de faire beaucoup avec peu, mais à un moment donné, il y a des limites, t’sais.

Mais ce que j’aimerais que tu comprennes aujourd’hui, c’est que derrière cette grosse machine-là, il y a des gens qui donnent chaque jour tout ce qu’ils peuvent pour faire la job que pas grand-monde peut faire, que pas grand-monde veut faire.

La DPJ a le devoir d’aider les plus poqués de la société, les plus vulnérables, dans un contexte rarement volontaire, souvent violent, empreint de difficultés psychosociales diverses, avec un manque flagrant de ressources. On n’a pas droit à l’erreur. Parce que nos erreurs peuvent être fatales. Chaque travailleur social porte sur ses frêles épaules le poids de l’univers, pis m’a te dire de quoi, il est pas mal seul là-dedans. Et en ce moment, alors que tout le monde le pointe du doigt, il n’est pas juste tout seul, il doit se battre bien malgré lui contre le Québec, contre sa haine, son jugement et sa violence.

Qu’on se comprenne bien; je ne t’en veux pas. Mais est-ce que ce serait possible de s’unir devant la cause plutôt que de chercher un coupable et écrire des horreurs sur les réseaux sociaux sans que rien ne change sur la question de fond, au final ?

Ça fait que la prochaine fois, pense à ça avant de commenter. Réfléchis, pose-toi des questions. Demande-toi comment toi, tu pourrais aider la cause ?

Je ne suis pas certaine de la réponse, mais je sais une chose, c’est que ce n’est pas en attaquant le messager que tu vas changer quoi que ce soit.

Crédit : Andy Dean Photography/Shutterstock.com
La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L'OMBRE

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