Les importés

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Mon grand garçon, je dois t’expliquer des choses importantes. Importantes pour les grandes personnes, parce que toi, tu t’en fiches. Mais mes oreilles ont silé trop souvent. J’ai toujours ravalé sans rien dire. Je me suis mordu les joues en entendant les blagues racistes de tes oncles. J’ai eu le cœur serré en voyant ton regard chargé d’incompréhension quand tu écoutais ton grand-père partager ses innombrables connaissances sur les importés. Aujourd’hui, mon fils, je vais te parler de ces femmes qui ont pris soin de toi à la garderie.

Tu as commencé l’école et tu as déjà oublié. Oublié l’accent chantant de celles qui t’ont bercé, qui ont séché tes larmes. La douce Shanti, avec ses longs cheveux noirs et ses pieds nus, t’en souviens-tu? Ton regard s’illuminait chaque fois que tu apercevais son sourire. Je n’ai jamais compris comment vous arriviez à communiquer, toi avec ton babillage de toddler, elle avec son mélange de français approximatif et d’anglais. Mais vous étiez tellement complices. Ça sautait aux yeux. Chaque jour, quand j’allais te chercher, tu étais imprégné de son parfum, doux et épicé à la fois. Si je suis honnête avec toi, je dois t’avouer que j’étais un peu jalouse quand tu lui offrais ton regard charmeur qui m’était auparavant réservé.

Puis, tu as grandi, et tu as eu la chance d’apprendre les formes, les couleurs, l’alphabet et les chiffres avec l’accent ensoleillé de Fatima. C’est elle qui t’a encouragé à aller sur le pot, qui t’a tant fait rire. Avec ses six enfants, elle était équipée pour gérer vos conflits avec une aisance déconcertante.

Peu après, tu es tombé sous le charme d’Alejandra, avec son sourire lumineux et ses chansons en espagnol. Avec elle, tu as appris à développer ta créativité, à faire de beaux bricolages pour papa et moi. Tu as appris à danser aussi. Parce que ton père et moi, on ne fait pas franchement bon ménage avec le rythme. Comme j’ai envié sa peau dorée et ses vêtements aux couleurs chaudes, moi qui suis blanche comme le lait.

Mon chéri, ces femmes ont contribué à faire de toi le petit garçon vif et épanoui que tu es devenu. Ces femmes ont mouché ton nez, pris ta température, changé tes couches. Elles t’ont chanté des berceuses, réprimandé avec douceur. Ces femmes qui ont connu la guerre, qui ont laissé une partie de leur famille derrière elles, ont pris soin de la nôtre. Tu grandiras, et tu entendras toutes sortes de discours sur les gens qui veulent venir vivre ici, dans notre pays froid mais pacifique.

Et à travers tout ça, je veux que tu n’oublies jamais ces femmes qui auront contribué à faire de toi un homme équilibré et aimant.

Tu sais, c’est parfois difficile de s’entendre, mais dans la vie, ce n’est pas toujours tout noir ou tout blanc. Certains te diront qu’il y a des zones grises. Moi, j’ai envie de croire qu’il y a des zones multicolores.

La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L’OMBRE

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