Ta dernière nuit

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Ma fille,

Ce soir sera ta dernière nuit dans notre maison.

Je pleure, autant de peine que de douleur et je me rappelle ta première nuit ici, il y a dix ans déjà de cela.

Tu es venue à nous, désirée et aimée. Ma grossesse a été parfaite. Nous t’attendions impatiemment, contents de savoir que tu serais une compagne de jeu pour ton grand frère. Nous imaginions alors la complicité qui, entre vous, allait se développer, les chicanes que nous aurions parfois à régler.

Les contractions, bien que douloureuses, étaient presque de joie, sachant que d’ici peu, je te tiendrais tendrement dans mes bras.

En criant, je t’ai accueillie. Puis un silence s’est installé et, aux regards de ton père et du médecin, j’ai compris. Et je me suis demandé pourquoi moi, pourquoi toi. J’aurais dû le sentir, le savoir. Le voir.

Ma fille qui devait être rose et potelée, enjouée, se présentait avec une rare maladie rendant toute enfance normale impossible. Je t’ai alors serrée fort dans mes bras, sachant toute la douleur qui viendrait à moi, encore et encore.

Ta première nuit, après de longs mois d’adaptation à préparer ta venue à la maison, a été difficile. Mais tu étais enfin chez toi. Même les contraintes et les sacrifices n’auraient pu ternir ma joie.

Les années ont passé, mais tu es restée toutefois figée dans le temps, à l’âge de six mois. Mais ton corps lui a grandi. Et tes grands besoins particuliers aussi. Et du haut de mes cinq pieds, il devenait de plus en plus difficile de te soulever et de te prodiguer tous les soins dont tu avais besoin.

Tu nous a pourtant accompagnés partout où cela était possible, en camping, dans nos petits voyages, lors de nos sorties avec nos amis. Mais en toi, je ne savais si tu partageais avec nous des moments de joie.

Puis médicalement, de par la fragilité de ta santé et des lourds handicaps, le médecin a recommandé de te placer d’ici quelques années. Nous avons mis des mois à y réfléchir, à se décider et surtout à accepter.

À accepter de ne plus voir aussi intimement ma fille grandir. Et de faire pleinement le deuil sur plein de choses avec toi : de ne jamais échanger de confidences sur ton premier baiser, de ne jamais pouvoir danser avec toi, de magasiner et même de pêcher. De te voir aller à l’école et développer de belles amitiés, d’avoir des disputes ou des réconciliations. Ma fille, que j’aime tout autant que son frère, dont je devrai me séparer.

Puis, beaucoup trop vite, un appel est venu. Ça y était.

Ce soir, ma chérie, sera ta dernière nuit dans notre maison. Pardonne-moi d’avoir fait ce choix, parce que même si je semble forte et décidée, que je sais que c’est le meilleur choix pour toi et pour moi, mon cœur de mère hurle de ne pouvoir à jamais te garder.

La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L'OMBRE

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