À toi qui as détesté l’allaitement

sad woman breastfeeding

Toi, t’as détesté allaiter. T’as subi ça une, deux ou trois semaines (ou mois?) pis après t’as tiré la plug. J’emploie bien ici le verbe «subir», parce que c’est vraiment ce que tu as vécu. Des fois, en jasant avec les autres mamans, tu te sens comme une extra-terrestre. Les autres, elles sont en symbiose avec leur bébé au sein et toutes semblent être en contrôle de la situation. Toi, tu te demandes secrètement ce qu’elles aiment là-dedans. Parce que, pour toi, mettons que c’était plutôt l’horreur.

Quand tu as su que tu étais enceinte pour la première fois, t’étais déjà hésitante à allaiter. T’avais de la misère à percevoir ta poitrine comme l’outil qui allait permettre de nourrir ton bébé. Pour être honnête, des seins sans bébé ne servent à peu près à rien sauf exciter la gente masculine. T’avais toujours perçu tes seins comme tels. Maintenant que t’attendais un bébé, ils allaient servir à autre chose. Malgré l’hésitation, t’as voulu essayer, juste pour voir. D’un coup que ce serait comme ces mamans que tu vois de temps en temps, si belles et confortables dans l’accomplissement de leur fonction.

Alors tu as essayé. La première fois à l’hôpital, bien évidemment. Comme t’avais jamais fait ça de ta vie, une conseillère en lactation t’a aidée. Encore une fois, il a fallu que tu te dénudes devant une inconnue, toi qui es habituellement prude. Eh oui, depuis tes premières contractions, tu as mis ta petite pudeur de côté : tu t’es promenée dans les couloirs de l’hôpital en jaquette à moitié ouverte, les infirmières et médecins venaient vérifier ton col aux deux heures en mettant leurs doigts dans ton vagin comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, on t’a tâtée, on t’a manipulée et tu comprenais que c’était normal. Mais, à la fin, t’étais tannée de te faire toucher, de te déshabiller, de te faire observer, scruter le corps. C’est ainsi que tu t’es mise à réfléchir à ces mamans qui allaitent au centre d’achats ou devant leur beau-père et tu t’es dit que jamais tu ne pourras être aussi à l’aise qu’elles. Genre, impossible. Mais comme toi aussi, tu veux le meilleur pour ton bébé et que tu ne veux pas être une maman ingrate, tu as quand même continué l’allaitement, t’enfermant ainsi dans ta chambre quand t’avais de la visite, le temps de nourrir bébé.

Même si papa est présent, veut t’aider et t’encourage, c’est quand même ta job à toi de nourrir cet enfant.  Et on t’a suggéré de ne pas tirer ton lait tout de suite parce que ça peut fucker d’une façon ou d’une autre les boires du bébé. Et pis tu te demandes pourquoi bébé veut encore le sein, 30 minutes plus tard. Et on te suggère de le lui donner quand même, ça stimule ta production. Mais toi, tu t’es levée à 22h00, minuit, 3h00, 5h30 et 7h15 pour allaiter environ 45 minutes à chaque fois. Tu ne peux t’empêcher d’entendre papa qui ronfle de l’autre côté du couloir. Le bébé a une semaine et t’en peux plus. Tu te demandes réellement : mais comment elles font, les autres mamans, pour endurer ça aussi longtemps?

Ensuite viennent les gerçures. Tes mamelons sont noirs. Et chaque fois que tu mets bébé au sein, tes orteils rentrent par en dedans. Tu fais une grimace monstrueuse. Tu sers les dents et tu pleures. T’angoisses aussi à l’idée que tu ne pourras pas sortir seule une petite après-midi, car tu es sa nourriture. Tu te demandes comment tu vas faire pour tougher ça six mois. Tu regardes ton bébé bien installé dans tes bras, la bouche au sein et tu culpabilises sans bon sens. Alors là, tu pleures parce que tu te sens coupable de ne pas pouvoir lui donner le meilleur de toi-même et de vouloir abandonner si facilement. Tu pleures parce que ça semble si naturel, si beau et si facile pour toutes les autres mamans. Sauf toi.

C’est ainsi que le lait en poudre fait son entrée chez toi. Durant les premiers biberons que tu donnes à ton p’tit, tu ressens un mélange de soulagement et de culpabilité. Mais, finalement, le sentiment de culpabilité s’estompe le jour où tu t’aperçois que ton bébé est tout aussi joyeux avec ou sans lait maternel. Et tu as ressenti une petite joie lorsque c’est papa qui lui a donné à boire. C’est drôle, parce que papa a aussi ressenti une petite joie en donnant à boire à sa progéniture. Finalement, tout le monde est content et heureux. Et tu continues toujours à regarder les mères qui allaitent si naturellement avec admiration, mais tu préfères cent fois plus la formule.

 

Isabelle Loiseau
ISABELLE LOISEAU

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