À toi, ma petite maman fragile

little girl vintage

J’ai eu la plus merveilleuse des enfances, maman. Celle qui laisse à jamais des souvenirs doux et impérissables quand on devient grand.  Quand je ferme les yeux, je revois les étés au bord de la piscine, les automnes à jouer dans les feuilles et les hivers à patiner au parc du quartier. Je te vois aussi, toi, ma douce maman, qui nous accompagnait à chaque instant, témoin de nos réussites et gardienne de nos peines. Pilier immuable de la famille et de nos vies, tu nous entourais de ton amour et de ta bienveillance et ta seule présence nous laissait croire que rien ne pouvait nous arriver.

Tranquillement, ton ciel a commencé à s’obscurcir. Périodiquement, souvent pendant plusieurs mois, tu n’arrivais plus à voir la lumière et les petits bonheurs de la vie. L’enfant insouciante que j’étais ignorait tout de tes périodes plus sombres, puisque la maman dévouée et aimante en toi prenait le dessus pour que toujours le soleil brille dans nos vies. Il faut dire que ce n’était pas de tout repos pour toi, maman, de t’occuper à temps plein de quatre enfants alors que papa travaillait beaucoup. Malgré la peine qui t’habitait et les idées noires qui t’envahissaient, tu nous donnais chaque jour le meilleur de toi-même pour que nous ne manquions de rien. Mon hypersensibilité m’a bien quelques fois mis la puce à l’oreille que quelque chose n’allait pas, mais l’image de la maman solide et éternelle que j’entretenais calmait mes inquiétudes.

Puis, le temps a passé et la lumière et l’ombre se sont alternés dans ta vie jusqu’au jour où la douce maman est devenue tantôt orageuse, tantôt euphorique. Alors adolescente, je ne comprenais pas ce qu’il t’arrivait et bien souvent, je ne reconnaissais plus en toi la maman de mon enfance. Où était passée celle qui vivait mes joies et séchait mes larmes? Peu à peu, nous avons dû apprendre à nous débrouiller, à vivre sans toi. Tu étais encore bien là, mais le déséquilibre qui s’était emparé de toi nous séparait. Papa a bien essayé par les moyens qu’il croyait adéquats de te faire soigner. Mais dans ton univers à toi, maman, c’était lui qui divaguait. C’était votre couple et notre vie de famille qui t’étouffaient.

J’ai commencé à redouter les moments en public, effrayée à l’idée que tu puisses paraître étrange aux yeux de ceux qui ne te connaissaient pas et bien pire encore aux yeux de ceux qui t’avaient autrefois connue. L’amour que j’avais alors toujours ressenti pour toi, maman, s’est tout à coup changé en haine. Comment ne pas détester la femme tourmentée et insaisissable qui m’avait volé ma mère? L’orage éclatait trop souvent à la maison et a fini par briser le fragile équilibre qui résistait tant bien que mal. Tu es partie en fracassant chaque parcelle de ma vie et de notre famille.

Les années ont passé et le temps a adouci ma peine tout comme il a effacé de ma mémoire des tempêtes trop douloureuses. Heureusement, notre relation avait des racines solides et nous avons pu faire la paix avec le passé. Aujourd’hui, avec les yeux de l’adulte et de la maman que je suis, je comprends comment tu as pu en arriver là. Te donner à 200% à ta famille et tes enfants tout en t’oubliant et en refoulant tes blessures d’enfance lourdes à porter ne pouvait que te mener au déséquilibre qui t’a détruite. Donner l’amour que tu n’as pas reçu et que tu ne t’étais jamais donné à toi-même ne pouvait que t’éteindre à petit feu. Il y avait bien une explication physiologique à tout ça, un déséquilibre chimique qui aurait grandement eu besoin d’une aide médicale pour que tu te portes mieux, dans ton corps physique du moins.

Si tu avais accepté l’aide de papa et de ceux qui t’aimaient, l’histoire de notre famille en aurait sûrement été autrement. Mais c’est de cette façon qu’elle devait s’écrire et j’en vois maintenant les côtés positifs. Maman, sache que tu nous as permis de tisser des liens serrés et indestructibles entre nous quatre et avec papa. Sache que tu m’as permis de devenir une femme solide, sensible à la souffrance des autres et outillée pour faire face aux tempêtes de la vie. Sache que tu n’as pas assombri l’enfance merveilleuse que j’ai eue et que même si la maman de ce temps ne vit plus que dans mes souvenirs, j’ai appris à aimer celle de mon présent dans toute sa différence, sa fragilité et sa puissance.

Merci pour tout maman, je t’aime.

 

La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L'OMBRE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *