J’ai peur de mourir mon bébé

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Je suis jeune, en santé. Je pète le feu, je suis une boule d’énergie. Une vraie queue de veau. Rien ne peut m’arriver, ma vie va bien. Je me complais dans le déni, mais je dis que c’est du positivisme : le malheur, la maladie, les accidents, ce n’est pas pour moi. Je suis une bonne personne donc je mène une bonne vie. La mort n’est qu’un trou noir mais je n’y pense jamais parce que je vis dans le présent. Je n’ai peur de rien.

Jusqu’à ce que je sois enceinte de toi, un petit bout qui tiendra bientôt au creux de mes bras.

Toi et moi sommes en parfaite fusion. Dans mon ventre, tu es une protubérance, l’appendice de mon cœur. Plus tard, tu me souris, imbriqué, ta bouche contre mon sein.  Tu me reconnais par mon odeur et t’y accroches pour te rassurer. Ta main s’enroule autour de mon index, ta joue s’installe dans le creux de ma clavicule. Tu es plus vieux, ma hanche constitue ton siège idéal. Nous sommes deux morceaux de Tetris et nous nous soudons parfaitement l’un à l’autre. Je ne suis plus moi, pour l’instant, je suis nous. On est connectés, quand je ris, tu ris. Ensemble, nous n’avons plus de trous, de failles. Nous nous complétons.

C’est dès l’apparition de mon ventre rond que je commence à prendre conscience que si je suis en vie, c’est que je peux mourir, que mon corps est une machine, avec une limite. Je regarde les nouvelles à la télé, les craintes montent : on vit dans un monde de fous et personne n’est à l’abri, même pas moi! Je commence à espérer secrètement que tout va bien aller pour moi, parce que si je meurs, tu vas te retrouver tout seul et nous serons séparés! Naïvement, je ne peux concevoir que quelqu’un t’aime autant que moi et je refuse de le croire. Alors, je suis là et j’ai peur de mourir. L’idée de t’abandonner m’est insupportable.  Je suis ta terre natale et j’ai peur de t’y arracher. Je suis ton phare et j’ai peur que tu te perdes la nuit si je m’éteins. Et moi j’ai peur d’avoir froid, de l’autre côté, sans toi.

Tu me pousses à être plus prudente, à faire plus attention à moi. Tu m’aides à être une meilleure personne. Tu m’aides à lâcher prise un peu, parce que je t’aime et que je veux t’outiller contre l’absence de ta maman. Je te laisse pleurer dans des bras autres que les miens, t’apaiser au son de berceuses que je ne connais pas. Parce que je veux que tu aies des bons souvenirs sans ta maman à tes côtés. Pour te pratiquer. Pour que tu aies moins mal. Parce que je veux que tu aies une vie à part entière.

D’ici là, je prends soin de moi pour mieux prendre soin de toi, le plus longtemps possible.

Julie Pelletier
JULIE PELLETIER

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