À toi, l’enfant poqué

sad little boy

Le jour de la rentrée scolaire, je t’ai remarqué, petit être tout souriant, les yeux pleins d’espoir d’enfin entrer dans le monde des grands.  Pour toi, secrètement, l’école devenait ta porte de sortie d’un monde où on se parlait à grands coups de poing et où on oubliait à l’aide de petits bonbons ou de poudre blanche.  Ici, tu aurais enfin la paix.

Tout souriant, tu t’es installé pour jouer au ballon.  Puis un ami est arrivé, il t’a poussé et t’a arraché le ballon des mains.  La colère qui est montée en toi a été instantanée.  Quelques secondes plus tard, ton enseignante t’isolait, tu avais donné le premier d’une longue série de coups de poing.  Chez toi, c’était comme ça qu’on se parlait, tu ne connaissais aucun autre moyen de communiquer ta colère.  Ici, tu étais supposé avoir enfin la paix…

Après avoir vu plusieurs spécialistes des enfants, ils t’ont mis une belle étiquette, une belle cote à côté de ton nom, pour faire bien comprendre aux adultes qui avaient affaire à toi que tu avais de la difficulté à gérer tes émotions.

Le reste de ton primaire, tu l’as passé à rencontrer un nombre incalculable d’éducateurs et éducatrices, de pédopsychiatres, de psychomachins… leur but était simple, t’apprendre à gérer tes colères, tes émotions.  En théorie, l’exercice était louable, mais dans les faits, c’était comme d’espérer faire nager une tortue en la gardant dans un bac à sable.

Tu as rapidement compris que moins tu en disais, le mieux c’était, parce que ta mère pis ton père, ils avaient mieux à faire que «de s’occuper d’un ti-cul comme toé».  T’étais ben mieux de pas répéter ce que tu entendais ou ce que tu voyais parce que tu risquais qu’on te le fasse payer à grands coups de poing.

Pis les amis?  Pas besoin de te dire que t’en as pas eu des tonnes parce que personne ne veut être l’ami de celui qui reçoit quatre-vingt-sept billets de mauvaise conduite dans son année.  Pis en plus, avec ton étiquette pis tes parents pas trop clean, ben il y en avait encore moins d’amis dont les parents sautaient de joie en te voyant débarquer à leur porte. Ça fait que ce tu as appris, pendant toutes ces années, ce n’est ni les mathématiques ni le français, c’est de serrer les dents, serrer les poings.  Ici, tu n’as jamais eu la paix.

Aujourd’hui tu es rendu à quinze ans, ça fait au moins huit ans que tu as appris à faire du Kraft Dinner (si tu es chanceux avec du lait, sinon, de l’eau ou de la bière, ça fait pareil y paraît).  Tu t’occupes sans t’en vanter de ta petite sœur à qui tu fais «des toasts au ketchup parce que ça coûte pas cher», tu flambes ce qu’il te reste d’argent de poche pour vous acheter à chacun «deux trois chandails de marque pour pas avoir l’air des pauvres».  T’as déjà fait deux séjours au centre jeunesse parce que tu en avais assez de voir ta mère se faire taire à coups de poing par ton beau-père, pis que tu as décidé de le faire taire, toi aussi à grands coups de poing (anyway, il ne comprenait pas d’une autre façon…)  Ton père? Bah, il s’est poussé tu ne sais trop où, il devait trop de cash à trop de monde y paraît…  Ici, tu ne connais toujours pas la paix.

Pour oublier ta vie, pour oublier que le monde est injuste, pour oublier que c’est faux de croire qu’on naît tous égaux, tu te gèles la face et le cerveau solide… Pis tu sais quoi? Ben quelque part, pas loin, je te comprends, parce qu’à ta place, je ne suis pas certaine que je ferais mieux.  Tu es en mode survie depuis que tu es né.  Tu as raison d’en vouloir au monde entier de les avoir laissé t’écorcher vif.  Je comprends ta colère.  Je comprends que je ne comprendrai jamais totalement ce que tu vis à l’intérieur.

Quand ils t’ont confié à moi, ils me confiaient ta réussite scolaire et je ne suis toujours pas certaine d’y parvenir.  Je comprends l’impertinence de mes propos quand je te parle de matières scolaires alors que tu luttes pour ta survie.  Pourtant, je refuse de te laisser tomber, je refuse de baisser les bras, je refuse que TU baisses les bras.  Cette année, contrairement à ce que tu crois, tu n’es pas l’élève fucké, mais plutôt mon enfant poqué parce que dans mon cœur, je t’ai adopté.

Ici, maintenant, j’aimerais te faire connaître la paix.

Ta prof

La Collaboratrice dans l'Ombre
LA COLLABORATRICE DANS L'OMBRE

2 thoughts on “À toi, l’enfant poqué

  1. Linda Bourbonnais Répondre

    Mais quel beau texte, touchant, poignant et pourtant tellement réel. Bravo! à toi inconnue, tu nous prouves qu’il a toujours, dans un coin, quelqu’un qui crois en toi!

  2. Anie Thuot Répondre

    Merci merci et merci pour ce texte. Je suis enseignante en anglais langue seconde au primaire et j’en ai vu des enfants poqués. C’est toujours difficile à la fin de l’année de les laisser partir et pour eux de quitter l’école…enfin pour certains car c’est le seul endroit où un/des adulte/s s’intéressent à eux et prennent soin d’eux. Je le vois pour certains avec l’attention qu’ils demandent, d’autres par leur comportement et certains par leur histoire qu’on a appris. Chaque année j’en adopterais au moins un. En attendant, je sais qu’un sourire, une main sur l’épaule, un mot gentil, une oreille attentive ou d’encouragement vaut beaucoup pour eux.

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