La maman prof

pomme école

Tu avais 15 ou 16 ans. En secondaire 3 ou 4, alors que tes hormones, émotions et tout le tralala étaient en ébullition en simultané, un prof à l’air un peu louche t’a demandé de remplir un questionnaire de personnalité qui allait, avec le génie et savoir-faire informatique de l’époque,  générer une panoplie de réponses à la question existentielle « Quel métier aimerais-tu exercer plus-tard-quand-tu-seras-grande-dans-la-vie? » Du plus loin que tu te rappelles, tu as toujours été leader, fonceuse, déterminée, perfectionniste et, une chose est sûre,  tu adorais les enfants. Il est donc tout à fait logique que ce fabuleux quiz t’ait proposé une carrière de clown, animatrice de foule, chef de chœur et dompteuse de lions.

Après avoir pesé le pour et le contre de chacune de ces suggestions alléchantes et utilisé ton dictionnaire élargi de synonymes intégrés, tu as plutôt décidé de devenir enseignante.

Par contre, à ce moment précis de ta vie, tu n’avais pas pantoute la notion conciliation travail famille en tête. On s’entend pour dire que les ados de ton âge étaient plutôt bof avec leurs faces de pizza, leurs pantalons portés six pouces en dessous des fesses et leur vocabulaire de Cro-Magnon. Donc la perspective d’accouplement était plutôt inexistante dans un futur simple et rapproché. Certaine de prendre la bonne décision, tu as donc choisi les sciences impures au Cégep et tu as terminé le secondaire, relax, avec des options littéraires plutôt que scientifiques.

Les années ont filé et, bac en poche, tu as débuté ta carrière de prof. Quelques années plus tard, après une accumulation de remplacements et contrats divers, tu as fini par patauger dans le bonheur avec ta classe, celle que tu attendais depuis le début. Puis s’en est suivi un chum qui a à son tour sauté dans ta pataugeoire – et dans tes culottes par la même occasion. Suite à quoi tu as vu poindre un, puis deux, puis trois sublimes enfants.

Puis un jour, l’eau de la pataugeoire a légèrement tourné au vert, tranquillement, comme s’il y avait un léger déséquilibre soudain côté PH du bonheur. Tu nageais pas mal moins vite tout à coup. Et le lever du corps à 5h30 pour faire ta routine et ta run de lait entre garderie de l’un et école de l’autre dans le but d’arriver à 7h30 au boulot s’est mis à relever d’une mission de Superhéros. Tu adorais toujours autant ton travail, mais tu commençais à comprendre pourquoi cette tâche était réservée aux Bonnes Sœurs à l’époque puis aux Émilie Bordeleau qui habitaient juste au-dessus de la classe avec pas-d’enfants-à-elle.

Et la fameuse culpabilité, cette gangrène rattachée aux ovaires, s’est mise à te ronger les tripes chaque jour jusqu’à aujourd’hui en te posant inlassablement la même question : « Pourquoi enseignes-tu à d’autres enfants que les tiens? »

Peu importe le motif plus ou moins valable, ils ne peuvent pas fréquenter l’école où tu travailles, encore moins être dans ta  classe résidence principale – car tu y passes nettement plus de temps qu’à la maison. Alors tu choisis le bonheur, le lâcher-prise, un temps partagé. Puis tu te retrousses les manches car tu sais que le jeu en vaut la chandelle. Tu réalises qu’il n’y a pas de métier parfait, mais chaque minuscule progrès d’élève vaut les efforts.

En tant que détentrice de Gros Bon Sens et par surcroît d’une intelligence sans bornes, tu apprends. Tu apprends avec le temps que tes enfants ne sont peut-être pas dans ta classe, mais qu’ils sont tout de même le fruit de ton enseignement.

Car tu leur transmets tes valeurs, toi, la prof, qui est à la fois clown, animatrice de foule, chef de chœur et dompteuse de lions.

Lysiane Beaubien
LYSIANE BEAUBIEN

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *