L’inquiétude chronique

femme anxieuse

T’as besoin d’aucun médecin pour diagnostiquer ton trouble. Tu en souffres depuis le jour fatidique où t’as lu le signe « + » sur ton test de grossesse. Ta maladie, c’est l’inquiétude chronique, aussi connue sous le nom scientifique de inquietudo chronicus. Il n’existe aucun remède connu à ce jour, à part peut-être une petite coupe de vin pour te calmer et tes chums de fille pour te comprendre. Voici tes symptômes.

Ton enfant est un fœtus

Première manifestation. Tu as désormais peur de tout aliment qui-aurait-pu-être-contaminé-par-un-couteau-ayant-touché-un-fromage-à-pâte-molle et les tentatives de ta belle-famille pour te rassurer sur le sujet ne font que te taper sur le gros nerf. Tu te demandes avec angoisse si tu es immunisée contre la cinquième maladie, tu lis avec frayeur des histoires d’accouchements tragiques et tu imagines le pire chaque fois que ton bébé passe de trop longues minutes sans te donner un coup de pied. Ta grossesse zen, c’est pas un succès total.

Ton enfant est un bébé

Rien de tout ce que tu avais craint n’est arrivé et tu as un beau bébé en santé. Qu’importe. Il dort dans sa couchette depuis maintenant trois heures en ligne, alors que d’habitude, il se réveille aux deux heures? Tu n’en profites pas pour te reposer et tu vas vérifier toutes les vingt minutes s’il respire encore. Le fait de savoir que ça n’arrive qu’à 0,05 % des nourrissons ne te rassure pas pantoute, au contraire. D’autant plus que tu dois surveiller ton chum qui trouve qu’un bébé couché sur le ventre dort tellement mieux.

Si bébé fait un peu de fièvre, tu googles frénétiquement ses symptômes afin de poser ton propre diagnostic. Tes scénarios sont tous plus tragiques les uns que les autres et te font faire des nuits d’insomnie. Mais chaque fois que ton enfant tousse, tu te dis, qu’au moins, il est en vie.

Ton enfant a entre 1 et 5 ans

Le déboulage d’escaliers fait désormais partie de tes frayeurs. Tu vérifies cent fois par jour si la barrière de l’escalier qui mène vers ton sous-sol est bien fermée et les visites chez tes amis-pas-d’enfants sont un supplice. Le stationnement de ton épicerie est lui aussi devenu un lieu stressant où tu t’efforces de tenir ton panier d’une main et ton quatre ans bien serré de l’autre, tout en chassant de ta tête les images de ce dernier frappé par une-voiture-qui-a-reculé-sans-le-voir.

Tes vacances ne sont plus synonyme de relaxation car les plans d’eau sont une source d’angoisse incontrôlable. Tu imagines inévitablement un moment d’inattention et ton petit inerte au fond du lac. Ceci explique que tu es prête à faire la file pendant quatre heures pour aller inscrire ton plus jeunes de six mois à des cours de natation même s’il ne risque pas de savoir nager avant plusieurs étés.

Ton enfant va à l’école

Ton inquiétude vient de monter d’un cran puisque la chair de ta chair veut maintenant aller au parc sans toi! Même si tu lui as parlé de nombreuses fois de la pauvre Cédrika, tu as du mal à faire confiance à ton jeune. Et s’il ne résistait pas à un mignon petit chiot? Et je ne te parle même pas des inconnus. Chaque monsieur aux abords d’un parc est un suspect potentiel qui pourrait ramasser même un enfant de dix ans par le fond de culotte, le balancer dans le coffre de son auto et disparaître à tout jamais. C’est pour ça que tu ne peux pas t’empêcher de lui raconter toutes les histoires les plus horribles d’enlèvements que tu connaisses, assassinant avec regret la naïveté de son enfance.

À cet âge-là, ton inquiétude chronique créera aussi des tensions père-mère-enfant dans des moments tels qu’une journée de vacances qui s’annonçait idyllique mais où ton intrépide veut faire comme papa et sauter dans la rivière à partir d’une falaise de six mètres de haut. Parce qu’à moins de venir d’une autre planète, ton chum, lui, il l’a pas pognée, ta maladie. Tu te demandes bien comment font les mères des athlètes olympiques pour laisser leur progéniture faire des doubles flips avec des skis dans les airs. Tu espères que le tien deviendra comptable ou écrivain.

Tu es la mère d’un ado

Te voilà rendue mère d’un adolescent et tu pries le ciel pour qu’il ne fasse pas le dixième des conneries que tu as pu faire à son âge. Je n’ai pas besoin d’élaborer là-dessus, tu es déjà assez sur les nerfs de même.

Âge adulte

Il y a fort à parier que tu ne guériras jamais de l’inquiétude chronique dont tu es atteinte, même quand tes enfants seront adultes. Et le jour où tu deviendras grand-mère, c’est bien possible que tu deviennes la belle-mère anxieuse et fatiguante qui te tape sur les nerfs aujourd’hui.

À la mémoire de ma grand-mère, qui après s’être rongée d’inquiétude toute sa vie, veille maintenant sur nous de là-haut.

Sophie Perron
SOPHIE PERRON

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