Le syndrome de l’imposteur

impostrice

Tu te regardes dans le miroir le matin pis souvent tu ris jaune. Tu te demandes si t’es vraiment devenue une mère, ce rôle aux responsabilités insensées et aux mandats illimités que tu n’arrives clairement pas assumer avec efficacité et sang-froid. Tu te demandes comment t’as pu en arriver là. Toi, la fille qui avait justement de la misère à endurer les enfants des autres plus de trois heures en ligne jadis.

Tu te dis que la grande Isabelle, t’sais la blonde là, celle qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait au secondaire mais qui s’est découvert une infertilité cruelle quand l’horloge a sonné, elle, elle aurait fait une bonne mère. Peut-être une bien meilleure que toi. Sûrement une bien meilleure que toi.

Tu te dis que tes flos, pour autant que tu aies pu les désirer, ne sont pas tombés sur la bonne. C’est pas d’une mère stressée, angoissée pis insécure dont ils avaient besoin. Non. Ils avaient besoin d’une mère prévoyante, structurée et assumée pour leur transmettre les valeurs qui assureraient leur équilibre.

Dans le miroir, ce que tu vois, c’est une fille fatiguée, dépassée et ben à boutte par bouttes.

Dans le miroir, ce que tu vois, c’est une fille aux cheveux qui blanchissent avant le temps. Parce que les tiens sont bruns et que le gris y paraît beaucoup plus que dans la tignasse blonde de la belle Isabelle t’sais.

Dans le miroir, tu vois une impostrice. Une usurpatrice de la maternité. Une fille ben p’tite dans des culottes trop grandes pour elle. Des culottes qu’on n’est jamais vraiment prêtes à porter. Une fille ben ordinaire qui s’est réveillée un beau jour avec le mandat désormais quotidien de devenir extraordinaire, un peu contre son gré, avec une petite dette morale pour les Isabelle de ce monde qui n’ont même pas le loisir d’essayer. Extraordinairement bonne pour consoler les petits et grands bobos, extraordinairement à l’aise avec la constance et l’encadrement, extraordinairement souple mais ferme à la fois, avec ces petits êtres dont elle a la charge éternelle.

Et tout ça sous le regard moralisateur de sa famille pas toujours soutenante, de ses amis faussement empathiques, de l’éducatrice de la garderie ou pire, sous la moue désobligeante des étrangers qui dévisagent inévitablement tout ce que tu fais du haut de leur piédestal. Le piédestal de ceux qui ne savent rien de ta vie.

Souvent, tu te dis que s’il y avait moyen de payer quelqu’un pour faire le bout sale de ta job de mère à ta place, ce bout qui accentue ton sentiment d’incompétence et de doute maladif, tu débloquerais facilement les fonds nécessaires. Parce que t’sais, la tranquillité d’esprit, ça n’a pas de prix. 

Puis, paradoxalement, tu te dis que si c’était possible, t’en viendrais sûrement à ne plus apprécier les moments idylliques de ton mandat à leur juste valeur. Ces moments qui te donnent souvent la réponse à ladite question que tu te poses en te regardant dans le miroir, le matin.

Pis souvent, souvent, tu te trouves ben niaiseuse t’sais, parce que tu te dis que y’a pas pire imposteur que celui qui se sent hors champ et alimente ses pensées dépréciatrices mais qui, en bout de ligne, objectivement, donne le meilleur de lui-même au quotidien par amour pour ses petits. Ces petits qui sont les meilleurs juges de tes compétences et qui ne jurent que par ta présence et ton amour.

Ça fait qu’aujourd’hui, fille, demande-toi donc si tu es seule dans ta galère ou s’il n’y aurait pas, autour de toi, par un heureux et rassurant hasard, toute une colonie de mères qui ne reconnaissent pas leur valeur. Peut-être qu’après t’être posée la question, tu vas constater la réponse qui s’impose.

Pis tu vas, peut-être, juste avoir une vision bienveillante et déconditionnée de toi-même.

Essaye, voir.

Andréanne Gignac
ANDRÉANNE GIGNAC

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