La tonne de briques : bébé trisomique

mur brique 2

C’était pas prévu dans ton planning familial, parce que t’sais, deux enfants c’était un pas pire compromis entre ton rêve d’une grande famille pis un chum qui en voulait pas. Mais force est de constater que t’as bel et bien une crevette dans le bedon. T’angoisses déjà à l’idée de l’annoncer. C’est un bel événement mais c’était pas prévu. Surtout que t’as vendu toute ton stock de bébé l’été passé, t’sais.

Bon an mal an, l’idée fait son p’tit bonhomme de chemin. C’est pas long que l’heure de l’échographie morphologique arrive. La routine. C’est quand le technologue te dit de rester là le temps d’aller chercher le médecin que tu sens que quelque chose cloche pis que les bonnes nouvelles, ça sera pas pour aujourd’hui. Le médecin, à grands coups de hum-hum, confirme la tendance pis te donne le portrait que t’es dans l’obligation de te figurer. Pli nucal augmenté, tibia plus court que la moyenne acceptable, intestins hyperéchogènes, légère anomalie du muscle cardiaque. Il t’explique que mis ensemble, ces marqueurs-là annoncent la trisomie. T’as l’impression qu’un char vient de te passer dessus à cent kilomètres à l’heure. Ça se peut pas. Ça ne peut pas t’arriver à toi. T’étais pas prête. Tu perds le fil. Tout ce que tu retiens c’est que tu dois te présenter pour une amniocentèse le lendemain matin.

Ton monde vient de s’écrouler. Une grossesse, c’est supposé être un moment heureux pis le seul stress qu’une mère devrait vivre pendant neuf mois, c’est celui relié à l’impatience de la naissance. Tu paniques. T’auras des choix à faire. Des choix que tu ne veux pas faire. Le choix entre la vie et la mort d’un enfant que t’aimes déjà. Un choix qui aura des conséquences sur vos vies à tous. Ta famille et toi. Tu pèses les pour et les contre. Tu te fais des scénarios. Tu penses à toutes les possibilités, même aux plus improbables. T’essaies d’envisager l’avenir, ton avenir, celui de ta famille pis celui de cet enfant-là. Tu vas même jusqu’à imaginer la logistique qu’il faudra que tu mettes en place quand tu seras plus là pour t’en occuper. Quand tu laisseras à tes aînés le fardeau de s’occuper de leur cadet. Tu pleures. Pis t’en arrives à la triste conclusion que si les tests révèlent une anomalie génétique, t’es pas prête à y faire face. T’es pas prête à sacrifier l’avenir des deux autres. Ni le tien. T’es pas assez forte. De l’admettre te fait mal en dedans. Ça te déchire. Tu l’aimes déjà inconditionnellement, pli nucal ou pas, ce petit être qui entend battre ton coeur plus fort que toi. Mais, c’est non, c’est trop. Trop pour toi, trop pour ta famille, trop pour ton couple.

Les yeux bouffis par les larmes versées pis l’insomnie, tu t’en vas rencontrer le généticien pis passer l’examen qui va peut-être changer ta vie à jamais. C’est pas l’affaire la plus agréable qui soit mais tu t’en sors vaillamment avec le support de ton chum qui te tient, fort, la main. Puis tu attends. Tu dors pas de tes nuits. Tu pleures comme t’as jamais pleuré. Mais t’as du support, t’as des amis avec qui parler pis t’as ton chum pis tes enfants qui te permettent de continuer d’espérer que c’est juste un cauchemar pis que tu vas bientôt te réveiller en sursaut.

Trois jours plus tard, le téléphone sonne. C’est l’hôpital. Toute ton énergie se concentre pour t’empêcher de trembler.  T’arrêtes de respirer quand la madame au bout du fil t’annonce qu’ils ont reçu les résultats. T’espères que tes prières, envoyées à tous ceux qui sont en haut, ont été entendues. Pis c’est là que le cauchemar s’achève. Quand elle t’apprend qu’aucune anomalie génétique n’a été décelée. Tes larmes se remettent à couler pour la millième fois de la semaine. Mais, cette fois, ce n’est plus de désespoir. Il te semble que tu as repris ton souffle d’il y a presque quatre semaines et que tu respires pour la première fois.

Ton bébé va bien. Ton bébé n’est pas malade. Ton bébé va vivre.

Pour la première fois, tu apprécies tous les coups de pieds qui te donnent des chocs dans le col, les maux d’estomac qui t’empêchent de dormir couchée pis les douleurs sciatiques qui te tirent une grimace.

C’est finalement un bébé en parfaite santé qu’on te dépose dans les bras à l’accouchement. Il est enfin là, celui qui a largement contribué à la naissance des soixante-seize cheveux blancs qui te poussent sur la tête.

Tu sais pas ce que l’avenir vous réserve mais il te reste un petit goût amer quelque part dans le fond de la bouche pis ton coeur manque un battement de temps en temps en regardant ton cadet grandir.

Puis un bon soir, tout en buvant ton rhum coconut, tu regardes ton p’tit deuzan faire son bacon pis tu souris. Il est OK. Pis tout pourrait difficilement être plus normal. T’en as la preuve sous le nez.

*** Ce texte ne vise en aucune circonstance à faire part de la position du blogue La Parfaite Maman Cinglante à propos du diagnostic de la trisomie lors de la grossesse mais révèle plutôt une position personnelle sur le sujet suite à une expérience vécue.

Anaïs Leclerc-Gignac
ANAÏS LECLERC-GIGNAC

Une réflexion sur “La tonne de briques : bébé trisomique

  1. Cath Répondre

    Ouf! C’est mon histoire. .. j’ai reçu (enfin!) hier ce fameux téléphone nous annonçant que, malgré le sombre pronostic de départ, tout va BIEN pour bébé 3… Quel soulagement. .. Malgré la tristesse des « questions soulevées  » qui reste au fond du coeur . Merci la vie pour cette fin heureuse!!!

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