La fois où je me suis pensée bonne (ou comment s’enfoncer le doigt dans l’œil)

craque mur
Crédit : srckomkrit / 123RF Stock Photo

Quand tu as la chance d’avoir un bébé extrêmement facile au premier, tu te dis que pfft, ya rien là fonder une famille, t’es capable d’en prendre. Comme tes amis ont pas encore commencé à se reproduire, c’est facile, tu le trimballes partout pis y’a plein de bras disponibles pour te libérer quand tu fatigues le moindrement. Il va au restaurant sans chigner, fait de la route pendant des heures pis fait ses nuits le jour de ses deux mois. C’est pas mêlant, c’t’enfant-là, il est presqu’irréel.

La deuxième grossesse arrive avec son lot de déceptions. Tu te sens mal, t’es épuisée, ton corps tient pu la route. Tu t’étais pas rendu compte à ce moment-là que de produire un bébé en même temps que tu t’occupes d’un autre, ça rend l’idée des grossesses super rapprochées un peu moins bucolique. Pis l’impensable se produit, à trente-trois semaines, la vie décide que c’était pas la place de la p’tite chez-vous. Tu traverses ça la tête haute pis les liens deviennent soudés à la crazy glue entre ton chum, ton bébé pis toi. Tu t’achètes un chien pour faire passer le morceau. Elle reste toujours dans ta tête pis dans ton cœur, ta fille. Elle ne les quittera jamais d’ailleurs. Tu sais que tu n’auras jamais à vivre quelque chose d’aussi difficile mais tu te reconstruis tranquillement, mine de rien. Ton petit microclimat familial aussi.

Pis t’es prête à ajouter un autre rejeton. Stress, suivis médicaux, angoisses. Cette grossesse-là a perdu sa naïveté. Numéro trois arrive finalement à temps, tout d’un bout et tellement vivant qu’il hurle sa vie dès les premières secondes à tes côtés. Il a été conçu dans un climat de stress, s’est développé dans la peur et est né dans un sentiment d’urgence. Tu le sais dès que tu le prends dans tes bras; lui, il va être du sport ! Mais il est en vie et tu lui donnes un prénom de combattant. T’es ben heureuse, dans le fond, de l’entendre hurler, c’est le signe qu’il est bien là. Comme si tous ses cris servaient à te rassurer sur sa santé. Mais l’arrivée d’une boule de voix dans un microclimat comme le tien, ça a l’effet d’un pitbull dans un jeu de quilles : tout revole. C’est de la job, arriver à remettre la vie en place quand t’as un greffon qui s’ajoute. Pis ça dort pas, non plus, un bébé à besoins aussi intenses ! Non, ça explose à grand coups de revendications vocales ! C’est trop occupé à chercher des solutions pour changer le monde, ça gère le sort de l’humanité du haut de sa bassinette.

Pis à travers ça, y’a des transitions qui s’ajoutent sans arrêt. Tu changes deux fois de job, ton chum aussi, tu changes de char, tu vends ton stock de fille, tu rachètes du stock de gars, tu déménages.

Tu changes complètement ton style de vie, perds quatre-vingt livres, te reconstruis après avoir eu trois enfants en trois ans. Tu finis par te trouver cute quand tu te regardes dans le miroir. Ton chum pis toi, ça se retrouve aussi. Pis de fil en aiguille, vous vous dites que ça pourrait être une bonne idée de remettre le couvert. Oups, c’est moins facile cette fois-là, mais tu prends ça comme un nouveau défi à relever. T’aimes ça les défis pis tu te dis que si t’as survécu à numéro deux, y’a plus rien qui te fait peur. Fait que le + finit par apparaître sur le test.

T’es plus zen cette fois-ci pis tu sais au fond de toi que ce sera le dernier, fait que tu vis tout à fond la caisse, tout en ayant hâte de lui voir la bouille, à ce numéro trois. Tu te dis que c’est impossible que les choses aillent mal, qu’il peut pas être plus rough que numéro deux pis que vous avez déjà traversé tellement d’épreuves. Qu’anyway t’es une grande fille, t’es capable de t’arranger. Tu vas profiter à 350% de cet enfant, il va être parfait. Tu sais en dedans de toi que ça va être facile avec lui.

Mais là où tu te mets le doigt dans l’œil, c’est quand tu penses que la patente au complet va être facile. Il arrive pis il te déçoit pas. Il pleure juste comme il faut, il dort juste comme il faut, il se développe au rythme qu’il faut pis il fait tout ce qu’il faut quand il le faut. Mais tu as pitché un galet dans ton lac tranquille pareil. Pis les rebonds sont rough à gérer en ti-péché.

Pis un soir, t’es devant ton ordi à écrire, une coupe de vin à la main pis tu te sens philosophe. En te relisant, tu te rends compte que dans le fond, à chaque étape, tu t’es pensée bonne pis tu t’es mis le doigt dans l’œil en même temps. Ya rien qui se passe comme tu le pensais, même le plus beau. Mais c’est peut-être ça, justement, être un grand?

 

Michèle Tousignant

     MICHÈLE TOUSIGNANT


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *