Les 400 coups

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Aujourd’hui, j’ai le goût de te parler, ma belle. Parce que toi pis moi, ça fait longtemps qu’on est parties dans la brume, chacune de notre bord, emportant dans nos valises des souvenirs qui se racontent pas.

Sais-tu qu’on l’a vraiment pas volée, la paire de pantoufles laides qu’on s’empresse d’enfiler jour après jour aujourd’hui ?

Parce qu’on va se le dire ben comme faut, notre jeunesse on l’a usée ensemble à grands coups de talons hauts, de confidences, de virées folles pis de lendemains de veille pas clairs clairs.

J’veux que tu saches à quel point j’admire la femme que t’es devenue, la mère organisée et souriante qui élève avec brio sa p’tite famille. T’sais, j’te regarde aller à distance. Tu ne m’empêcheras jamais de t’épier, tu me connais.

J’t’aime, fille. J’t’aime d’un amour de fond de tripes. Et pis, j’m’ennuie aussi.

Mais ça crève les yeux d’évidence que ce qui me manque au fond, ben c’est moi pis toi à une époque qui est révolue. Parce que notre sens des responsabilités est venu à bout de notre folie. Pis parce qu’au lieu de brûler notre paie dans l’alcool, on la flambe chez Souris Mini à c’t’heure. Tout ça, dans la grande solitude de nos horaires incompatibles.

J’te mentirais si j’te disais que j’suis pas fatiguée juste en y repensant, à nos fameux 400 coups, sais-tu. Dire que l’heure à laquelle on se couche aujourd’hui, c’est l’heure où, jadis, on enfilait nos robes de soirée tout énarvées, que je fardais tes petites joues de pêche pis que toi tu me lissais la crête. Tout ça sur des hits qui ne feraient peut-être pas danser la foule du moment.

Pis dire que l’heure à laquelle on se lève aujourd’hui, c’est l’heure où, toutes croches, on peinait à mettre la clé dans la serrure de ta porte, notre rire de gamines en écho dans ton portique. Ce qu’on a ri à bord du navire insubmersible de nos vingt ans, hen ma chum.

C’est peut-être ben parce qu’on va se reprendre dans la prochaine décennie, quand le changement de couches pis le parfum de vomi va être de l’histoire ancienne, que j’ose m’accrocher à cette idée.

Parce que de nous perdre pour toujours, ça, mon cœur a du mal à l’envisager.

En tout cas, j’ai espoir qu’au-delà de nos 400 coups, on va toper le mille, t’sais. Dans cette vie où dans l’autre.

Stéphanie Hébert

        STÉPHANIE HÉBERT


Une réflexion sur “Les 400 coups

  1. gagnon Répondre

    J’adore, en plus je suis une mamie dans la soixantaine. Ca me rappelle tellement ma jeunesse. Merci

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