Le deuil de ton allaitement

biberon allaitement pixabay.com

Si on remonte au temps préhistorique où t’avais que tes petites fesses à entretenir, devenir mère rimait de façon inconditionnelle avec allaitement et couches lavables. C’était non négociable que t’étais pour créer de cette façon l’ultime lien d’attachement avec ton enfant et qu’en prime t’allais sauver la planète t’sais. Bien évidemment, tout ça allait être inné et chaque fois qu’on te demandait si t’étais pour donner le sein, tu t’empressais de répondre que oui avec toute ta Foi.

On va se le dire, si tu cherches un sujet épineux en matière de maternité, c’est ben l’allaitement. Peu importe ta position officielle, quelqu’un quelque part t’attend avec un bidon d’essence pis c’est pas mal toujours le même combat qui se joue.

Tu as, d’un côté du ring, la mère pleine d’attentes qui n’est pas parvenue à allaiter pis qui s’est accrochée à son rêve jusqu’au bout. Celle-là, tu peux aisément la surnommer La Frustrée. Aveuglée de rage par son échec, elle a un deuil à vivre. Oui, oui, un deuil.

Et de l’autre côté du ring, t’as l’autre maman pour qui, ben des fois, ça pas été une partie de plaisir mais qui y est arrivé et qui a atteint l’ultime sommet que toi, tu connaîtras jamais. Le plus naturellement du monde, elle a connu l’inexplicable osmose, en peau à peau et son précieux nectar a jaillit pour en inonder le palais de son nouveau-né.

Tu comprendras que La Frustrée, ben c’est toi pis j’suis ben déçue de t’apprendre qu’à part le temps, y’aura pas grand-chose pour t’aider à te le faire avaler ton motton. Compte pas trop sur la société non plus, à moins que t’habites à Disney Land.

Ça fait que jeune fille, si t’as pas allaité ton bébé, prépare-toi. Parce que la petite infirmière pimpante du CLSC à la robe fleurie s’en vient. Non, on va pas te juger, t’en fais pas. On va juste te faire sentir comme la pire fainéante qui soit et dis-moi pas que t’avais pas de lait, please.

C’est avec la tête bien haute que la deuxième peut fièrement affirmer que elle, son allaitement a été concluant. Et cherche-moi pourquoi, elle peut, sans le vouloir ou pas, mettre son doigt dans ton bobo. Parce que fraîchement mère, tu encaisses le jugement comme une grenade à fragmentation qu’on te lance en pleine gueule quand tu te fais dire par une allaitante que toi, le creton, t’as choisi la voie facile. Pis honte à toi si t’es pathétique au point d’avoir besoin de justifier la raison pour laquelle tu donnes à ton bébé du lait-poison-en-poudre, t’sais.

Tu le sais comme moi que ça fesse en chien quand elle déploie ses arguments bio-cosmo-naturo-affectif parce qu’on va se le dire jeune fille, si ton allaitement n’a pas fonctionné, c’est de ta faute.

Faut l’avoir vécu pour savoir qu’en tant que mère, aucun mot ne peut décrire la sensation de ne pas être adéquate pour garder son enfant en vie. De ne pas pouvoir le nourrir, de manquer de jus dans le pamplemousse. Tu me suis ? Qu’en pleine nature, sans nourrice, t’étais sans doute destinée à regarder ton petit mammifère mourir de faim. C’est ça la vérité en fait, c’est ça qui te frustre ma fille. On ne devrait pas s’acharner davantage quand tout est dit.

Mais contre toute attente, c’est là qu’elle te lance sur la table le chardon béni, le fenugrec, les feuilles de choux pis la poussière de lune. Sorry, t’aurais dû pousser plus fort la chose, fille.

Pis c’est aussi là que tu grattes ton allumette pis que ça fait boum.

Tu te revois en petite boule sur le lit à côté de ton bébé, les yeux déversant des chaudières de larmes, les mamelons en sang.

Tu te rappelles le bruit machiavélique de ton tire-lait électrique pis les quatorze tétées par jour, épuisée, vidée à n’en plus savoir t’es qui. Tu revois ton chum, lui aussi cerné jusqu’au menton, qui te dit de décrocher, que c’pas la fin du monde, t’sais.

Tout ça jusqu’au suivi de croissance à la clinique où on t’annonce que ton poupon de trois semaines perd encore à chaque jour le nombre de grammes qu’il aurait dû gagner. Qu’il ne s’endort pas de satiété mais bien d’épuisement. Ça fait que tu sors du bureau de l’infirmière la tête basse. Un coup de masse en pleine face t’aurait fait moins mal.

Tout ça n’était pas pour toi pis dieu sait que tu t’es acharnée pis pas à peu près. Fini l’allaitement, fille. Tu vas devoir scrapper ton bébé à en écouter parler une couple. Dépourvu d’anticorps, c’est avec les cheveux verts phosphorescents et le corps frêle qu’il va attendre dans le noir que tu viennes lui donner son sirop pour la toux. Et pis c’est pas toute, as-tu imaginé ce qu’il va devenir sans votre lien d’attachement ? Ça fait que tu brailles comme une Madeleine en plein baby blues pis ton chum, lui, se gratte la tête.

Mais tu vas voir, ça finit par passer, la petite main débordante de vie qui tire sur ta jupe pendant que tu coupes tes carottes te ramène assez vite sur terre et pis le regard mouillé pétillant de complicité, ben y laisse planer aucun doute sur la beauté de votre relation, t’sais.

Et pis, t’es pas obligée de répondre quand on va te demander si t’as finalement utilisé les couches lavables que Matante Berthe t’avais dénichées, hen.

Stéphanie Hébert

       STÉPHANIE HÉBERT


6 thoughts on “Le deuil de ton allaitement

  1. Ève Répondre

    Wow quel texte merveilleux 🙂 ça décrit vraiment ce que j’ai vécu! Ce qui m’attriste aussi c’est que ya pas moyen de mettre la marde plus qu’ en partant une question sur l’allaitement sur les forums. .. Ça va chercher les gens tellement profondément c’est troublant! Tk j’adore ton humour 🙂

    1. Stephanie Hebert, auteure Répondre

      J’ai justement voulu décrire indirectement ce combat. Cela me fait plaisir que tu aimes mon texte! Merci ????

  2. Ginette Lareault Répondre

    L’article tombe pile. Le 10, c’est la fête de ma fille qui a été prématurée et qui a 39 ans aujourd’hui. Je pense encore au moment où j’e suis sortie de l’hôpital, laissant mon bébé dans un incubateur, le coeur en morceaux et le corps défait. J’allais la voir tous les jours, accompagnée de mon mari et de mon garçon de 4 ans. On nous laissait la prendre quelques minutes. Un jour, la belle infirmière me dit que ce serait bon de tirer mon lait, de l’apporter… Mon mari, me voyant l’air déconfite, a dit: Non, elle est assez perturbée comme ça. Je suis restée surprise parce qu’il n’a pas l’habitude de répondre pour moi. Là, il m’a sauvée. Il a senti que je n’avais pas la force pour ça. Mon premier avait été au biberon. La pression sociale était moins forte. Je ne le regrette pas. Elle est sortie de l’hôpital à 42 jours. On a partagé les boires aux 3 heures jusqu’à ce qu’elle ait cinq mois. Elle a été une enfant en forme, en santé. Je lui ai donné beaucoup d’amour et d’affection et et ce, même avec le biberon. Laissons les femmes faire leur choix et les bèbés seront heureux. Ginette

  3. Genou Répondre

    WOW quel beau texte 🙂
    J’adore le ton 🙂

    C’est frappant de vérité et ça remet les choses en perspective, pour les endeuillées de l’allaitement!!

    Et c’est tellement vrai – le temps passe, les milles « Maman » que ma fille dit aujourd’hui dès que je ne suis pas dans son champs de vision sont un baume puissant face aux commentaires et arguments « tu n’auras pas un beau lien d’attachement avec bébé »!!

  4. Gallie Répondre

    Merci.
    Mes 2 minis monstres sont en forme et pourtant. . . Ils n’ont bénéficier de mon lait que peu de temps. D’après les allaitantes, c’est forcément un problème de mise en route. Que j’y connais rien et je suis douée comme un manche à poêle. Puis en face t’as les biberonnantes, qui m’ont regardé comme un insecte dangereux quand je me dopais comme un cheval de course à coup de plante et de domperidone. Dire qu’elles n’ont pas vu le cirque avec mon tire lait….
    Entre les jugements hâtifs qui te rabâchent que c’est totalement naturel et que tu ne peux pas manquer de lait et les autres qui te disent que t’es pas une vache et que les biberons sont tellement plus pratique…. y a un moment où tu te dis que t’es perdue dans un no man’s Land. Une faille spatio-temporelle. T’aimerai tellement les coller dans une même pièce pour qu’ils puissent rejouer un combat à mort comme dans braveheart, version fille, à coup de biberon et de jet de lait maternel. Puis pendant ce temps il y aurait un miracle, tu aurais enfin la montée de lait que t’as attendu comme le Messi.
    Sauf que ça reste un rêve, que tu regardes ton petit dernier qui boit sa préparation et qui time toi.
    Puis finalement, lui, tant qu’il mange et que tu l’aimes, le reste il s’en fout comme de sa première couche.
    Bisous les filles

  5. Mélanie Répondre

    Excellent texte. Rempli d’humour et criant de vérité. Exactement ce que j’ai vécu pour mes deux filles, à 8 ans d’intervalle (et la dernière n’a qu’un peu plus d’un mois!).

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