La belle-mère

ta belle-mère

T’as franchi sa porte d’entrée pour la première fois par une belle journée de printemps. L’odeur de maison trop propre pis de boules à mites t’a épinglé sur le mur de bibelots laids shinés. Tu te rappelles du bruit de ses talons hauts qui s’était rapproché pis de ton envie de déguerpir en courant. Elle venait d’apparaître comme un mauvais rêve, ta fameuse belle-mère, qui était sans l’ombre d’un doute la réplique de Cruella.

Le chignon crêpé, maquillée jusqu’au front, le style jammé quelque part en 1970, elle était prête à te meurtrir à mort. Tu venais de débarquer chez elle avec l’audace de tes vingt ans pis les courbes qui venaient avec. Vos regards se sont défiés tout en échangeant les salutations d’usage pis t’as ravalé ta salive.

Au cours des mois qui ont suivi, t’a compris que du moment qu’elle avait une opinion pis une école de pensée, si tu y adhérais pas, elle se faisait un malsain plaisir de te découper à la lame de rasoir avant de te manger le foie pour avoir raison. Ça fait que t’a appris à fermer ta boîte.

Faut se le dire franchement, les choses se sont corsées quand, sur le plancher encore humide de sang, t’as vu ses talons aiguilles l’autre bord du rideau jaune. Après trois heures et demie de poussées pis une paire de forceps qui t’avaient ouvert le corps jusqu’à l’estomac, tu serais plus jamais la jeune fille docile que t’étais.

Ça fait que tu l’attendais en grognant, la prunelle de tes yeux au creux de tes bras. Comme une tigresse qui défend sa progéniture. T’allais la watcher, la mâchoire serrée comme un étau, prête à passer en mode attaque. Elle a pratiquement tendu les bras vers ton chef-d’œuvre avant même de te dire bonjour et son parfum d’embaumement s’est déversé sur lui comme un venin d’outre-tombe.

Si t’étais pas encore ploguée sur le soluté, je t’aurais ben demandé de t’asseoir sur ton derrière enflé parce que t’aimeras peut-être pas la suite.

Tu te contentais de la regarder dans le fond des yeux avec le teint verdâtre digne de la Famille Addams quand, à ta plus grande surprise, une fois les heures de visites terminées, elle n’a plus voulu te redonner ton bébé. Le tien.

C’est à ce moment-là que t’as vu clair dans son jeu comme ben d’autres mères avant toi et que t’as compris que t’aurais plus le choix. Ça fait qu’à partir de ce moment-là,  chaque fois qu’elle a voulu t’imposer quelque chose en critiquant ta façon de faire, parée à te charcuter avec son sourire graissé de rouge à lèvre, tu l’as assommée à grands coups de pelle sur le toupet.

Étrangement, elle a fini par comprendre.

Les mois se sont écoulés pis un beau jour, elle est revenue te voir à l’hôpital après avoir sagement attendu que le plancher soit lavé. Son sourire était moins dur. Son rouge à lèvre était moins rouge.

À force d’élever ta p’tite marmaille, t’as fini par comprendre que Cruella t’en avait peut-être fait voir de toutes les couleurs, mais que mine de rien, du haut de tes vingt ans, tes yeux de biches pis tes beaux sourires, tu lui avais volé l’amour de sa vie t’sais.

C’t’un matin d’hiver que la haine maladive que tu lui portais s’est totalement envolée quand, entre deux bouchées de purée brune, ton enfant a prononcé le mot mamie. C’est là que t’as compris que la haine pis l’amour au fond, c’est pas si différent. C’est intense pis ça te prend le cœur comme c’est pas possible.

J’te dis ça de même mais t’sais, ma tigresse, y’a pas une poignée de monde sur la terre qui paierait de sa vie pour ta portée. Pis quand tu la regardes aller, ta Cruella, tu comprends ben que par amour pour tes enfants, elle, sa tête, elle la mettrait sans froncer sur le bucher.

Penses-y. J’m’en vais me noyer dans les boules à mites.

 

Stéphanie Hébert

     STÉPHANIE HÉBERT


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