Ta première séance photo

bébé studio photo

Toutes tes amies en ont une. Fait que toi aussi, ça t’en prend une à n’importe quel prix, triplés ou pas. T’sais, ta belle photo de bébé super stagée où tes chérubins dodus sommeilleraient paisiblement dans un aquarium/un panier de linge/un chapeau/un bol de toilette/whatever recouverts de plumes/de tuques en laine angora/de cocottes de houblon/whatever. La photo originale que tu pourras poster ad nauseam sur Facebook pis envoyer aux matantes pis à tes amies pour qu’elles deviennent vertes de jalousie pis qu’elles aient l’air d’avoir mordu dans une charretée de citron. Celle-là qui va devenir ta signature, rien de moins. En tout cas, c’est ce que t’essayes de faire croire à ton chum.

Ça fait que par un mordant matin de février, tu dis merde à la sieste, tu habilles tout ce beau monde dans leur plussse beaux-petits-kits-assortis en priant pour qu’ils ne soient souillés par aucun liquide biologique pis armée de ton courage pis de ta vanité, tu te garroches au centre d’achat le plus près, dans un-studio-de-photo-parmi-tant-d’autres, où on t’a donné rendez-vous à l’heure la plus improbable qui soit. Après la routine de sors-d’la-maison-d’attache-dans-l’auto-roule-détache-les-bébés-qui-braillent-installe-dans’-poussette-roule-dans-la-slush-pis-le-calcium-pis-fais-tourner-la-tête-de-tout-l’monde-sur-ton-passage (attendez pour les photos, c’est tantôt, hein ?), tu trouves la place soulignée à grands traits de néon pis tu t’assois dans le studio, le front trempé en dessous de ta tuque pis ton chandail pu très frais, dans des coussins en minou plein de poussière, un peu moins certaine de l’excellence du concept. T’es déjà brûlée pis y’a pas encore une seule pose de prise.

Arrive la pétulante photographe de vingt-deux ans, semi-habillée de noir grisonnant de la tête aux pieds, enthousiaste par fonction mais dans l’fond crissement écoeurée de photographier des morveux à la place de changer-le-monde-une-photo-à-la-fois. Pis là, voyant l’occasion d’enfin s’illustrer à la face de l’univers, elle se met à te bombarder d’idées originales (lire : pas rapport) « Essaye de les faire tenir assis en faisant la queue leu leu (y’ont 2 mois) », « Déshabille-les, ben non y’ fait pas froid ! (c’est l’émotion qui fait que leurs lèvres sont bleues) », « Non, essaie que #2 sourit (OK attends j’connais une bonne joke…)»,« Heille, empile-les ça va être DRÔLE !!!! » et ainsi de suite pendant une bonne demi-heure sous le regard ahuri/endormi de la réceptionniste. T’sais, toi tu veux pas empêcher ta portée de devenir les prochaines figures sacrées du web fait que tu obéis même si tu t’objectes mollement de temps en temps quand y’en a un qui sacre le camp en bas des coussins.

Après ta demi-heure réglementaire, juste quand tu commençais à avoir du fun pis que t’allais suggérer une pause ou deux du genre « Tout le monde de dos les fesses en l’air !», ta future Annie Leibovitz perd son enthousiasme aussi vite qu’une baloune qu’on dégonfle pis te dit de remballer tout le monde, merci ben c’est fini pis qu’elle va te montrer son oeuuuuvre dans cinq à dix minutes. En attendant, tu peux contempler les faux cadres à trois cents piastres, les tasses, casquettes, bobettes, couvre-lits et autres cossins sur lesquels tu pourras faire imprimer la photo-phare de tes rejetons, t’sais celle qui va faire d’eux des icônes intemporelles.

Et s’ensuit le visionnement quasi-lancinant des huit cent quarante-trois clichés, ma foi plus ou moins réussis, des morveux, accompagnés des commentaires extasiés d’Annie et de la réceptionniste, qui soupire de bonheur, sur fond de hurlements de moins en moins discrets des p’tits qui trouvent que franchement ta vanité commence à empiéter sérieusement sur leur confort. Fait que te sentant un peu coupable, tu sélectionnes deux photos. Heu, comme l’œil exercé d’Annie perçoit vraisemblablement des éléments artistiques ahurissants qui t’échappent pour le moment, tu en ajoutes douze autres. Et pis tant qu’à être là, tu complètes la série avec d’autres, moins pires, pour te prévaloir du spécial-après-fêtes-qui-reviendra-pu-pis-l’instant-qui-fuit-ne-reviendra-jamais. Un peu honteuse, sous le regard insistant de chéri qui réinstalle-les-enfants-maintenant-hurlants-et baveux-dans-la-poussette pour refaire le rituel à l’envers, tu sors ta carte de crédit pour régler la facture équivalente à celle d’un Picasso pis tu te sauves, soulagée d’avoir fait ce qu’il fallait pour la postérité visuelle de ta progéniture mais quand même consciente que c’est un peu cher payé pour combler, un peu, ta vanité.

Maman Au Cube

         MAMAN AU CUBE


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