Visite à la clinique : les joies du rendez-vous sans rendez-vous

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38,5 degrés celcius au compteur depuis 4 jours, Fiston affiche une petite face pâle garnie d’une toux nocturne chronique à la plus grande joie de toute la famille qui se réveille au son de ses expectorations dont la plupart se terminent dans un genre de râlement, t’sais, le genre de râlement qui te propulse hors du lit tel un jet en ramassant le plat de vomi au passage. Bref, du sommeil réparateur. T’sais, des belles nuits pendant lesquelles le cœur passe son temps à te débattre et tu te repasses la question qui tue en boucle en regardant la nuit se sauver : « On va tu consulter? ».

On s’entend que le problème n’est pas la question en soi. Non, le vrai problème, c’est ce qu’elle implique parce qu’on sait tous ce qui nous pend au nez si on répond « Oui ». Deux jours et six heures de sommeil plus tard, pas d’amélioration palpable. Pas le choix, impossible de continuer d’étirer la sauce et de tenter d’éviter l’inévitable; ça va prendre un médecin.

19h58. C’est le temps de prendre rendez-vous au sans rendez-vous. Armée de ton sans-fil Panasonic et ton iPhone 5C, tu rejoins ton chum au salon qui est lui aussi équipé de son Samsung Galaxy dans l’attente ultime que l’heure tourne et que le micro-ondes affiche sept heures cinquante-neuf.

19h59. Tu composes désespérément le 555-5555 en continu. Pas pour joindre Billetech dans l’espoir ultime d’avoir des billets pour le prochain show de Madonna au Centre Bell. Non, toi c’est le docteur Lambert à la clinique du Mesnil qui te tente. Après 5 redials infructueux, ton chum lève énergiquement les bras en l’air avec l’enthousiasme débordant de P.K. Subban qui vient de compter un but. Rendez-vous, demain, 8h00. Vous faites une petite danse de la victoire dans le salon.

7h40. Tu traines Fiston à la clinique avec les vingt minutes d’avance prescrites. Tu fais un pas pire saut en arrivant. Tu pensais être la première mais tu fais plutôt partie des vingt premières qui font le line-up devant la petite madame de la réception qui n’enregistre plus personne parce qu’elle répond au téléphone à l’infini « Désolée y’a pu de place » pis « Pour les rendez-vous avec le Docteur Lambert, rappelez le 3 janvier 2017 » .

8h05. Après avoir attendu vingt-cinq minutes pour t’enregistrer, t’es déjà en retard sur l’horaire initial et tu doutes sérieusement de la gestion de l’affaire. Grayée du IPad mini pour l’attente, tu déshabilles Fiston et tu lui remets l’engin du Diable. Exit le dégât de jouets et de collations qu’on empile dans un vieux sac à couches. Le IPad, à la clinique, c’est ton meilleur ami. Grâce à lui, tu peux te payer le luxe de boire ton café chaud dans le silence presqu’absolu dans la mesure où tu fais abstraction du gars d’à côté qui te tousse dans la face et du petit picoté assis à ta droite qui est en train de te refiler sa picote par ondes électromagnétiques.

8h55. Le monde défile. Tout le monde défile. Avant toi. Tu vois même un gars qui est arrivé sans rendez-vous se lever. Tu t’insurges. Y’a 25 ans, toutes ses dents, il mouche pas, il bouette pas. Me semble qu’y’ pouvait s’endurer un peu. Tu regardes ton gars larmoyant qui s’essuie le bord du nez avec sa manche pis tu sens ta foi en le système de santé s’amenuiser.

9h15. Le speaker griche un nom quelconque. Est-ce que c’est vous autres ? Tout le monde se regarde, les yeux plissés, en essayant de se reconnaître. Le speaker répète le nom plus fort en séparant les syllabes comme s’il parlait à un attardé mental. Oui, c’est bien toi. Tu ramasses le iPad, ton café, ta sacoche, les manteaux, la tuque pis le cache-cou tombe par terre. Tu rappelles à ton fils d’avoir l’air ben ben malade tout bas et tu le pousses dans la salle 38. Tu pries pour qu’il fasse toujours de la fièvre. T’as pas pris de chance, tu lui as pas donné de Tempra avant de partir. L’infirmière l’enligne avec un regard de pitié, il bat un peu des cils, quel acteur ! Température 38,6 ! Oh yes ! En voie vers la fin de l’opération séduction !

9h18. Tu retournes dans la salle d’attente. Tous ceux qui étaient arrivés en même temps que toi sont partis. T’es la prochaine c’est certain. Mais non. Injustice. Le speaker se met à appeler un paquet de nouveaux venus, du moins tu le penses, il sonne tellement mal que c’est pas clair.

10h18. Une heure plus tard, t’es toujours là, sur le bord d’aller voir la réceptionniste. Ton dossier est sûrement tombé dans une craque. Fiston a faim. T’as rien prévu, t’étais la première. Selon ton calcul tu devrais être partie depuis une heure. Ton gars larmoyant qui s’est mis à tousser sa vie depuis les quinze dernières minutes est en train de mourir de faim. Maudit système de marde.

10h40. Me semble que tu commences à avoir mal à la gorge. C’est sûrement pas parce que ça fait trois heures que tu pourris dans un incubateur à microbes. Fiston t’annonce que la batterie du iPad tire à sa fin. Comme ta patience. Là t’en as vraiment plein le casque. Mais tu peux rien faire. Ça fait que t’attends. Encore.

11h10. Le speaker griche le nom de Fiston. Tu te lèves d’un bon, aussi heureuse que si tu venais de gagner à la lotto en regardant tout le monde avec un sourire pas mal fier, le cœur battant. Ton ressentiment face à la gestion douteuse du système de santé vient de se dissiper d’un trait parce que c’est ton tour, le tour tant attendu. Ton tour à toi toute seule.

11h11. Le médecin ne lève pas les yeux quand tu entres dans son bureau. Ça ne lui fait visiblement pas un pli sur la différence que tu attendes depuis trois heures et demi avec un enfant de 4 ans malade. Il se contente d’un bonjour madame en regardant la paperasse qui traine devant lui. T’aurais le goût de lui dire qu’en passant, ça serait pas pire s’il articulait le nom de ses patients dans le speaker.

11h12. Inspection des oreilles, inspection de la gorge. Bronchite. Dix jours de Biaxin, l’antibiotique plâtreux et motoneux préféré de tous les Fistons. Dix jours de bataille acharnée à user de tactiques moins éthiques les unes que les autres et à regarder Fiston faire semblant de vomir en recrachant ce qu’il semble clairement prendre pour du cyanure compromettant sa vie.

11h14. Le processus a pris 3h34, le résultat exactement 3 minutes et demi.

Tu penses que c’est fini ? Attends de sortir de la pharmacie.

T’as un sentiment de déjà-vu ? Partage et suis-moi, j’en ai plein d’autres des comme ça pour toi !


3 thoughts on “Visite à la clinique : les joies du rendez-vous sans rendez-vous

  1. Karine Répondre

    tout simplement excellent. merci de me faire rire comme ça!!!

  2. Véronique Proulx Répondre

    Dans quel coin habitez-vous (auteure du texte)?

    1. La Parfaite Maman Cinglante Répondre

      À Québec !

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