La légèreté de l’être (3 de 3)

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TEEMID/flickr.com

La terre venait d’arrêter de tourner. Mon fils de 3 ans avait été enlevé par un maniaque. Je ne le reverrais plus jamais. Il était présentement torturé dans un sous-sol lugubre pas fini par un gars pas propre avec une grosse barbe en camisole blanche. J’allais voir sa photo aux nouvelles en boucle sur LCN et sur les pintes de lait. Nous allions faire des battues dans la ville pendant des semaines sans succès parce que la crisse de neige aurait brouillé toutes les pistes puis je le retrouverais, dans 15 ans, au fond d’une ruelle, drogué, dépravé, en pleine overdose. J’allais le retrouver moi-même, ce trou de cul là qui avait ruiné la vie de mon fils. Et j’allais le torturer dans son esti de sous-sol lugubre comme dans les Sept jours du Tallion. Mais avant, j’allais éliminer tous ceux qui étaient liés de loin ou de près à sa disparition à commencer par le client qui avait appelé à 16h28 et le vieux plissé dans sa Buick. Je couru à la voiture et je démarrai en trombe pour retourner sur les lieux de l’accident qui avait eu lieu un peu plus tôt. Je m’arrêtai quelques mètres plus loin, réalisai que j’étais en état de choc et que dans l’ordre prioritaire des choses, me venger d’un vieux bonhomme qui avait embouti ma voiture devait passer loin derrière la nécessité de déclarer la disparition de mon fils à la police. J’attrapai donc mon cellulaire et composai le 911, déçue qu’un policier ne se pointe pas à nouveau dans ma fenêtre pour me donner une nouvelle contravention pour non-utilisation de mon bluetooth.

« Bonjour, mon fils a été enlevé. »

« Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est le cas ? »

« Es-tu en train de pas me croire esti ? »

« Non Madame. Mais reprenons depuis le début. Votre fils est disparu depuis combien de temps ? »

« Je le sais pas. »

« Comment, vous ne le savez pas ? »

« Y’était à la garderie, je sais pas moi, à quelle heure le gros gars avec la barbe est venu le chercher. »

« L’éducatrice de la garderie a été en mesure de faire une description détaillée du kidnappeur? »

« Je sais pas. »

« Comment, vous ne le savez pas? »

« La garderie est fermée, j’ai pas pu lui parler. »

« … Comment savez-vous que le ravisseur de votre fils est corpulent et a une barbe? »

« Ben, c’est pas mal toujours le cas, non ? »

« Non. Comment savez-vous que votre fils a été enlevé si vous n’avez pas pu parler au personnel de la garderie ? »

« La garderie est fermée et j’ai beau regarder fort fort, mon fils est pas dans le char. À part dans un sous-sol sombre et pas fini, dites-moi donc où il pourrait être ? On perd du temps, pouvez-vous lancer un avis de recherche et commencer les battues ? »

« Madame, avez-vous communiqué avec le père de votre enfant ? »

« Non. Il va m’en vouloir jusqu’à la fin de mes jours. Calis d’épais dans sa Buick aussi… c’est de sa faute. M’a le tuer. »

« Vous faites référence au père de votre enfant Madame ? C’est sont de bien graves intentions que vous avez là… »

« Ben non, c’est l’épais qui m’a rentré dedans. »

« Madame, vous me semblez confuse. Je vous invite à vous présenter au poste de police le plus près rapidement pour que nous puissions évaluer la situation et prendre votre déposition. »

Je roulai à vive allure jusqu’au poste de police, me garai en double et entrai en coup de vent.

« Mon fils a été enlevé. »

Un enquêteur me reçut immédiatement et je déballai mon histoire dans l’énervement le plus complet.

« Madame, puis-je avoir les coordonnées du père de votre enfant ? J’aimerais le joindre pour lui exposer la situation. »

Je lui donnai à contrecœur et il sorti passer son coup de fil. Mon bébé… enlevé. Mon ex allait se pointer, paniqué et j’allais tomber dans ses bras. Puis nous allions nous rappeler sa naissance, ses premiers pas, ses premiers mots, impuissants.

L’enquêteur revint deux minutes plus tard :

« Votre fils est chez McDo sur le boulevard Sainte-Anne. »

« Comment avez-vous pu le retrouver aussi vite ? »

« Il semble que ce soit la fête de son ami Prince-Ali. Son père devait l’y conduire ce soir.»

Mes muscles se relâchèrent dans un sentiment de soulagement si intense que je cru que j’allais me répandre par terre. Je me remise à pleurer doucement. L’enquêteur s’approcha de moi, mi-compatissant, mi-amusé.

« Si la situation se reproduisait Madame, il est important de ne pas paniquer… et de communiquer avec le père de votre enfant avant d’appeler la police… idéalement.»

« J’ai pas paniqué.»

Je sortis du poste de police et réintégrai ma voiture emboutie dans laquelle je m’assis et fermai les yeux un moment puis je pris la route vers le McDonald du boulevard Sainte-Anne. J’entrai dans le restaurant, avec mes cheveux plats maintenant gras, mes bottes désormais totalement blanchies par le calcium, mon vieux kitt, ma démarche douteuse dû à mon coccyx douloureux, un nouveau mal de cou dû au choc de l’accident de voiture, un petit bout de kleenex étampé dans ma coupure de canne de soupe coagulée et la face pleine de mascara puis j’aperçu mon garçon qui courait vers moi. Et c’est dans une grande légèreté de l’être que je me dis que j’avais perdu beaucoup d’énergie à en vouloir au monde entier pour des conneries aujourd’hui. Après la fête, j’installai mon garçon dans la voiture et pris place derrière le volant. Quand je tournai la clé dans le contact, il ne se passa rien.


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