La légèreté de l’être (2 de 3)

center

pixabay.com

L’avant-midi ne se passa somme toute pas si mal excluant quelques épisodes fâcheux incluant celui où je dus expliquer à un client particulièrement désagréable que lorsqu’on recevait un service, on recevait inévitablement une facture, tout en me disant que j’aimerais bien habiter le pays utopique de la gratuité auquel il semblait faire référence, et celui où on me dit et je cite : « J’aimerais ben ça que tu arrêtes de me bourrer de marde ». Lorsque midi sonna, je réalisai avec une pointe de déception que dans ma grande bonne humeur matinale, j’avais omis de me faire un lunch et me résignai à manger ma « canne de soupe d’urgence ». Je n’avais toutefois pas pensé que nous ne disposions pas d’un ouvre-boite au bureau et je dus gosser, et le terme est on ne peut plus exact, avec un couteau à steak pour ouvrir ladite canne un bon dix minutes non sans m’ouvrir la main. La trousse de premiers soins du travail, comme toute bonne trousse de premiers soins, disposait de points de rapprochements, de compresses de gaze stériles, de ciseaux, d’une pince à épiler, d’une lampe de poche, d’épingles de sureté et de compresses froides instantanées mais pas de plasters ni de désinfectant, ceux-ci étant les seuls éléments nécessaires, réellement consommés et jamais renouvelés puisque la trousse était pleine d’affaires complètement inutiles. Je me résolus donc à me faire un bandage maison pas mal lousse avec des compresses de gaze et mangeai, non sans peine, ma très décevante canne de soupe poulet et nouilles en me questionnant sur la possibilité de la présence réelle d’une quelconque forme de poulet dans sa composition. L’après-midi prit les teintes de l’avant-midi et alors que je me levai pour aller chercher mon manteau et mettre un point final à cette agréable journée de travail à 16h28, le téléphone sonna. Dans l’impossibilité éthique et professionnelle de m’y soustraire, je répondis.

Je sautai dans ma voiture à 16h50 pour aller chercher mon garçon à la garderie qui fermait ses portes à 17h00. Le trafic étant dense à cette heure de pointe, je pris fièrement la décision de prendre « un raccourci » qui fut malheureusement également emprunté par ce qui me semblait être la totalité des automobilistes sur la route et je me retrouvai coincée dans le bouchon d’un accident impliquant trois voitures embouties. Impossible de dépasser à droite, impossible de dépasser à gauche. Je jetai un coup d’œil dans mon rétroviseur et constatai avec une résignation confondante qu’un vieux bonhomme dans sa Buick beige qui n’avait clairement pas vu ce qui passait devant lui fonçait droit sur moi. Nous passâmes de trois à cinq voitures embouties dans un grand « BANG! ». Je fermai les yeux et hésitai à les rouvrir, craignant ma propre réaction. Lorsque je les ouvris finalement, le vieux bonhomme avait collé sa face plissée dans ma fenêtre et gesticulait, visiblement frustré. Je le regardai droit dans les yeux à travers la fenêtre fermée et criai. Très fort. Il recula, l’air beaucoup plus terrorisé par ma réaction que par l’accident.

Trente minutes plus tard, je pu quitter les lieux de l’accident avec ma voiture emboutie mais fonctionnelle à quelques bruits douteux près. Désireuse d’aviser la garderie que j’allais être en retard et de passer un mauvais quart d’heure comme je l’étais déjà depuis 30 minutes, j’activai le bluetooth de la voiture qui m’indiqua chaleureusement « Aucun média détecté ». « Ah ben là, TABARNAK. » Je donnai un coup de poing sur le volant, mon bandage lousse se défi et ma coupure de canne de soupe se mit à saigner. J’attendis la lumière rouge suivante pour empoigner mon cellulaire et composer le numéro de la garderie tout en tentant d’arrêter le sang en compressant un vieux kleenex plein de vieilles gommes à mâcher sur ma blessure. Comme on décrochait, quelqu’un cogna dans ma fenêtre. C’était un policier qui ne semblait guère apprécier que je n’utilise pas le crisse de bluetooth de ma voiture.

Quinze minutes et une contravention plus tard, je me stationnai devant la garderie, sortis de la voiture en trombe et traversai la rue à vive allure. Malheureusement, dans mon empressement, je vis la plaque de glace sur laquelle je glissai beaucoup trop tard et c’est ainsi que je me pettai le coccyx dans une douleur infinie. Parce que se péter le coccyx entraîne non seulement un arrêt automatique de la respiration mais également une douleur aigue courant des fesses à la tête terminant sa course par un « Crisse » étouffé et une belle série de larmes réprimées avec peine. Je restai là, immobile, pendant un moment, en me disant que je tuerais pour que ma mère me prenne dans ses bras. Puis je pris une grande respiration, essuyai les larmes qui coulaient maintenant à flot sur mes joues et me relevai. J’approchai de la porte d’entrée dans une démarche on ne peut plus douteuse, barbouillée de mascara en constatant que ma coupure à la main semblait avoir coagulé avec le kleenex plein de gommes et qu’ils ne formaient maintenant plus qu’un. Lorsque je tentai d’ouvrir la porte, celle-ci résista. La garderie était fermée.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *