Le couple compromis (3 de 3)

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Si Gentleman préféra largement la période des essais bébé qui lui permirent de quadrupler son score de parties de jambes en l’air mensuel, Princesse détesta particulièrement cette période d’incertitude qui lui coûta la totale en frais de tests de grossesse. Elle perdit également un temps précieux à valider sur internet si une sensation d’engourdissement dans le bras, des crampes dans le pied, des ongles cassants, une dent qui branle ou des maux de tête lors d’une sortie au soleil pouvaient être les signes précurseurs d’une grossesse qui, selon elle, tardait à venir après deux mois d’essais. Au troisième mois, malgré huit tests négatifs, elle révéla à Gentleman qu’elle était persuadée d’être enceinte et que, d’après ses recherches (toujours sur le net), beaucoup de filles testaient négatif pendant des jours, voire des semaines. Elle tomba finalement enceinte deux mois plus tard.

La vie sexuelle du couple tomba complètement à plat et le livre de Kama Sutra qui prenait la poussière et trainait jadis sur la table de chevet fut remplacé par la nouvelle bible de Princesse : « Les 273 jours de votre grossesse ». C’est dans l’émerveillement le plus complet qu’elle le feuilletait chaque matin en flattant son ventre pourtant on ne peut plus plat afin de découvrir qu’est-ce que cette petite chose, grosse comme un pois, ferait de sa journée, au grand dam de Gentleman qui avait tout intérêt à s’extasier de ses découvertes sans quoi un torrent d’hormones déferlait sur lui se terminant toujours et inévitablement par la phrase : « C’est notre bébé Gentleman, comment est-ce que ça peut ne pas t’intéresser ? ». La vérité, c’est qu’après 20 semaines et une échographie sommaire qui montrait quelque chose qui ressemblait à un petit garçon en noir et blanc plutôt flou, rien n’était toujours très tangible pour Gentleman outre le fait que le caractère et le corps de sa blonde prenaient une tournure effrayante. À huit mois de grossesse, Princesse avait le nerf sciatique bloqué, faisait de la rétention d’eau, de l’insomnie, pipi toutes les heures et ne comptait plus les vergetures qui étaient apparues sournoisement et précipitamment au cours des dernières semaines. Le nombre de relations sexuelles mensuel du couple avait chuté sous la barre des zéros et « Les 273 jours de votre grossesse » avait été remplacé par « Votre enfant : 0-1 an » obligeant Princesse à se débarrasser du livre Kama Sutra par manque d’espace. Gentleman tenait le coup et passait le plus clair de son temps à marcher sur deux œufs et à rassurer sa blonde qui se trouvait grosse et laide tout en se demandant comment il était humainement possible qu’elle retrouve sa taille d’antan un jour. À 42 semaines, Princesse, aussi appelée Monstre d’impatience souffrant d’énormité, accoucha d’un petit garçon de 8lbs dans la douleur la plus absolue sans que son plan de naissance qui incluait huiles essentielles, chants grégoriens et séance de yoga puisse être respecté. Lorsque le médecin déposa celui que nous appellerons Garçon dans les bras de ses parents, ceux-ci fondèrent devant la beauté et l’innocence de celui qu’ils aimeraient plus que tout au monde mais qui venait, et ils ne le savaient pas encore, de clouer les derniers clous du cercueil de leur couple.

Les mois qui suivirent furent partagés entre le manque de sommeil du couple, les hurlements de Garçon, les cheveux gras et les reproches de Princesse et l’impuissance de Gentleman. Selon Princesse, Gentleman ne s’occupait pas assez de Garçon et lorsqu’il le faisait, il ne s’y prenait pas de la bonne façon. Il cassait constamment la très importante et immuable routine que Princesse suivait au doigt et à l’œil, à la respiration près, en donnant le bain 18 :00 plutôt que 18 :15, en jouant énergiquement avec Garçon moins d’une heure avant la sieste et en poussant parfois l’audace jusqu’à le laisser en pyjama toute la journée. Impensable. Princesse, furieuse, sortait de ses gonds à tout moment en rappelant à Gentleman qu’il ne serait pas là, le lendemain, lorsque la routine, brisée, entraînerait un chaos destructeur et qu’ils devaient former une équipe.

Un malheureux sentiment d’amertume s’installa doucement entre eux et le rôle de parent qu’ils occupaient infiltra peu à peu les vestiges qui restaient de leur couple pour tout raser au cours de l’année suivante. Les derniers mots doux furent remplacés par des listes de commissions sur la table, les soupers aux chandelles par des restants de repas froids d’enfant, la bouteille de vin du vendredi par du Coke diet et les soirées de cinéma collés par l’invariable heure de coucher de Princesse qui ne dépassait plus les vingt heures trente par fatigue ou peut-être par ennui. Un jour, leurs regards se croisèrent et ils comprirent tout deux qu’il ne restait plus rien. Leur couple n’était plus qu’une équipe. Incapables de renoncer, ils se battirent un temps en prétextant que rien n’était facile et qu’il fallait parfois savoir se battre pour être heureux. Mais avec le temps, ils comprirent non sans une douleur infinie qu’ils faisaient dorénavant le compromis quotidien de rester ensemble pour préserver leur fragile famille et ils décidèrent de faire l’ultime compromis de se séparer pour être heureux.


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